Maurice de Guérin, Le Centaure

Maurice de Guérin, Le Centaure

Fièvre et ferveur de Maurice de Guérin

Le Centaure propulse Maurice de Guérin eu rang du plus romantique allemand des écrivains français. Il est comme une flèche ovniesque flanquée au cœur de la littérature du XIXème siècle. Dans ce livre, le centaure Macarée devenu vieux raconte sa vie à un homme. Il évoque la paix de son enfance et la fougue de sa jeunesse. A travers lui, de Guérin évoque les propres mouvements de sa personnalité secrète et de sa vie intime à travers leurs fêlures.
Résurrection, déstabilisation trouvent une langue particulière. Elle reste un manifeste du panthéisme propre au romantisme marqué jusque-là du sceau nocturne : Le Centaure est explicite : « Cependant les ombres comblaient la profondeur des vallées ; elles montaient vers moi, distribuant à tout ce qui respire le sommeil et les songes, elles me joignaient enfin et m’enveloppaient, mais sans me pénétrer. Je demeurais ferme et vive sous la pesanteur de la nuit ». A cet hybride et s’il avait vécu plus longtemps, de Guérin voulait ajouter la Bacchante (dont un fragment a été retrouvé), l’Hermaphrodite et Bacchus dans l’Inde. Mais la mort en décida autrement. De Guérin doit donc vivre à travers ce seul Centaure qui pour Sainte-Beuve « se sépare des ronces telle une fleur sauvage et magnifique » .

Le choix de l’hybride mythique n’est pas anodin. Le poète trouve grâce au Centaure le trait d’union entre l’homme et le monde. Le Maurice de Guérin catholique inquiet se transforme en païen fervent. Il s’abandonne aux dieux qu’il ne connaît pas. Ces derniers deviennent ceux de son cœur et de sa folie. Le dieu chrétien n’est plus un guide. Se démultipliant, il devient le relief de l’errance et des mystères les moins fréquentés. Et soudain la ferveur et le tremblement devant la nature explosent.
Maître du poème en prose, l’auteur a créé avec ce texte le modèle du genre. Il sera salué comme tel. Et entre autres par Baudelaire lui-même dont il est un précurseur. Baudelaire qui trouva dans cet hymne nocturne aussi intime que prodigieux une illumination. Car le déclin du soleil détermine la marche du texte vers non l’obscur mais l’apparition d’une liberté qui surgit au seuil des premières ombres. Sortant de l’épaisseur de leurs retraites, les animaux sauvages viennent trouver sur les hauteurs une respiration plus vive. La nuit donne à leur regard une flamme inédite et un éveil paradoxal.

De Guérin mélange le sacré et la profanation pour atteindre des principes de vie aux profondeurs cachées. Le monde est onirique, fabuleux mais homogène en une cosmogonie qui « abaisse son cours vers l’Océan ». Une expérience intérieure intime et mythique faite d’immobilité et de mouvement est métamorphosée par une parole lyrique. Elle reste le signe de la contagion de la lumière noire contre l’obscur. Echappant au pur esprit, au pur logos, le poème est un déferlement. Il tord la réalité dans une volonté de « picturaliser » et d’animer des scènes. Là où « le serpent marqué d’un pavot vînt se nouer autour de ses tempes » se crée une émotion faite d’abandons et d’attachements qui éloignent du « mortel expiré ». Le poème en prose emporte vers la vie jusque dans sa légèreté. Le nocturne devient sinon un rêve du moins un sommeil inspiré. Ce n’est plus une bouche d’ombre mais le feu du volcan.

jean-paul gavard-perret

Maurice de Guérin, Le Centaure, lavis de Jean-Paul Héraud, Le Trident Neuf, Toulouse, 27 p. –  20, 00 €.

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