Matthew Kneale, Petits crimes dans un âge d’abondance

Matthew Kneale, Petits crimes dans un âge d’abondance

Avec ce recueil, Matthew Kneale montre que son talent de nouvelliste n’a rien à envier à son art de romancier

La probité morale, la générosité, la compassion, l’altruisme et le courage sont, en général, inveresement proportionnels au confort et au bien-être matériels dont on dispose. C’est une leçon bien connue. La manière dont Matthew Kneale la dispense ici, en douze variations autour de petites mesquineries anodines se muant en tragédies, a une saveur unique, dont on avait déjà eu un avant-goût dans ses précédents livres – Les Passagers anglais, Douce Tamise et Cauchemar nippon – une saveur complexe où se mêlent en un indéfinissable équilibre une gravité un peu roide, une familiarité parfois hilarante, et une indéniable tendresse envers les plus démunis.

À mi-chemin entre le groupement de textes disparates et le recueil élaboré selon une architecture de haute précision, Petits crimes dans un âge d’abondance serait comparable à un film à sketches : les différentes nouvelles n’ont entre elles aucun lien narratif patent – si l’on excepte celui que nouent la cocaïne commune à « Poudre » et « Feuilles », et le lapidaire Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là… qui sert de trait d’union entre les deux nouvelles – mais elles sont néanmoins liées ensemble par un fil. Un fil que tend de l’une à l’autre la suite des titres, qui installe comme une désagrégation progressive depuis les « Pierres » du premier texte jusqu’au « Blanc » du dernier qui, effectivement, se résout en un néant absolu.
Le fil est aussi thématique : d’abord les abîmes d’incompréhension qui se creusent entre les hommes lorsqu’ils ne parlent pas la même langue et qu’ils sont séparés par des pratiques culturelles dont les singularités ne sont pas comprises par l’Autre. Mais ce n’est pas cette incompréhension radicale en soi qui fournit l’argument de « Pierres » ou de « Poids » : ce sont surtout ses conséquences, terribles toujours, même lorsqu’elles se cachent sous un premier abord grotesque – cette jeune femme ouïgoure qui va s’enlaidir pour s’affranchir d’un époux jaloux jusqu’à la paranoïa aiguë… Puis les petites lâchetés, les infimes dérobades au quotidien, les aigreurs ravalées au jour le jour, ces petitesses de la vie sans grade – là encore, ce sont leurs effets qui constituent l’argument des récits : « Poudre » le montre avec un cynisme cocasse tandis que « Métal » en offre une version plus pathétique…

Mais l’unité, la parfaite cohésion du recueil vient surtout du traitement narratif : les récits commencent en leur cœur – l’événement qui va les déclencher – pour ensuite se déployer en une alternance de flashes back et de progrès « au présent ». Une conception classique où œuvre toujours un narrateur externe, mais qui sait glisser par moments vers la focalisation interne avec une aisance remarquable, amenant à fleur de texte l’intimité de tel ou tel personnage. Quant aux dénouements, ce ne sont pas à proprement parler des « chutes », il serait plus juste de parler d’aboutissements logiques tout en suggestions : une grande part de travail déductif revient au lecteur qui doit, grâce aux allusions et aux non-dits laissés par l’auteur, saisir le sens profond de ce qu’il vient de lire.

Il faut enfin évoquer le ton commun à tous ces textes ; l’auteur maîtrise à merveille l’art d’introduire le cocasse et le tragique avec une nonchalance étudiée, sans avoir l’air d’y toucher – sans y mettre les excès stylistiques généralement de mise : une incise, quelques mots jetés entre parenthèses suffisent à nuancer avec une force dissimulée mais d’autant plus présente un propos apparemment anodin ou insignifiant. Un art, aussi, de conférer une certaine gravité à des éléments farcesques – on songera, par exemple, au surnom si drôle de Bourriquet, dans « Pierres », et à ce que cela dénote, au fond, de suffisance occidentale bien-pensante… – et d’alléger les tragédies par quelque semi-drôlerie placée çà ou là.

Comme cela arrive souvent dans un recueil toutes les nouvelles n’ont pas la même force, le même pouvoir évocateur… La palme du comique grinçant revient sans doute à « Poudre », où un quinquagénaire aigri, petit avocat sans envergure, devient un trafiquant de cocaïne émérite, secondé par sa femme jusque-là rigidifiée dans sa bien-pensance… et celle du tragique véritable, que rien ne vient atténuer sinon la sobriété de l’écriture, à « Blanc ». En revanche on restera peut-être un peu perplexe à la lecture de « Lumière », de « Cachets », ou de « Saisons » – on a un peu le sentiment que l’auteur n’a pas été au bout de son intention, ou qu’il n’a pas donné au lecteur suffisamment d’éléments pour lui permettre de parcourir la part de chemin qui lui incombe.
Mais ces textes portent néanmoins le sceau si particulier – et si plaisant – de Matthew Kneale. De fait, ce quatrième livre traduit en français, qui témoigne de son talent de nouvelliste, démontre que le doute n’est plus permis : il y a un style, une « patte » Matthew Kneale – et l’on sait que c’est l’apanage des vrais écrivains…

isabelle roche

   
 

Matthew Kneale, Petits crimes dans un âge d’abondance (traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte), Belfond, septembre 2005, 276 p. – 18,50 €.

 
     

Laisser un commentaire