David Foster Wallace, Brefs entretiens avec des hommes hideux
Le brillant auteur américain, donné comme successeur de Swift, Sterne et Pynchon, s’avère un rien assommant
Peut-être que vous ne parviendrez qu’à avoir l’air d’un connard centripète, c’est tout à fait possible, ou d’un énième baratineur pseudo-postmoderne qui essaie de sauver sa peau en jetant son fiasco dans une dimension méta pour en faire l’exégèse.
Voilà le risque qui guette l’auteur de fiction de « Octet », l’une des nouvelles de ce recueil. Dans la même nouvelle, Wallace égratigne Kundera en le citant comme le parfait exemple de l’homme de lettres dont la sincérité perce-muraille est à la fois formellement irréprochable et complètement au service de sa propre personne : le rhéteur postmoderne dans toute sa splendeur.
Mais la démarche de Wallace est tout aussi ambiguë : il ressemble en effet à ces personnes qui s’abreuvent elles-mêmes de reproches, coupant court aux critiques éventuelles de leurs interlocuteurs qui ne peuvent qu’approuver en silence et s’esbaudir devant une telle bonne foi. Bien qu’il stigmatise avec une ironie implacable tous les procédés fictionnels éculés jusqu’à la corde des romanciers (post ?) modernes, Wallace les utilise sans scrupule. Les nouvelles du recueil fourmillent donc de mises en abyme systématiques, de commentaires métafictionnels fatigants et autres clins d’œil, panoplie complète de l’auteur qui a réfléchi au statut de la fiction.
Les personnages de Wallace (mais ce terme est sans doute trop ringard pour cette littérature sans illusion) sont donc des êtres hideux, en proie aux dépressions et aux ratiocinations. Ce sont des êtres sans chair qui incarnent les obsessions de l’auteur, lesquelles concernent principalement l’incommunicabilité ontologique à la base des relations humaines (Sachez que, dans l’état actuel de la langue, le syntagme « relations humaines » est devenu passablement nauséeux (…) et qu’il distillera sans retenue aucune les connotations politiquement correctes et New Age les plus sirupeuses à la lectrice de la fin des années 90, nous prévient Wallace). La posture de Wallace est celle de l’érudit névrosé qui assume difficilement de recourir au genre galvaudé de la fiction et redoute avant tout de ne pas avoir l’air intelligent. Wallace gratte les croûtes du narcissisme inavouable et de l’aigreur érigée en constituant moteur de l’existence. Ses hommes hideux ne sont pas méprisables (trop facile, pas assez intelligent) mais profondément attristants.
L’écrivain américain né en 1962 nous arrive, en cette rentrée littéraire morose, auréolé d’une réputation de génie. Il aurait repris le flambeau de la grande tradition comique tenu jusqu’alors par Sterne, Swift et Pynchon. Certaines nouvelles comme « Le sujet dépressif » parviennent néanmoins à illustrer la virtuosité narrative dont le pare la majorité des critiques : une jeune femme rend ses parents divorcés coupables de sa maladie mentale car, alors qu’elle aurait eu besoin, enfant, de soins orthodontiques, chaque parent a allégué que c’était à l’autre de payer. Depuis, le « sujet dépressif » persécute ses amies (son échafaudage émotionnel) au téléphone et entraîne le lecteur dans le tourbillon nombriliste et morbide de sa paranoïa. Par contre, la nouvelle éponyme fragmentée tout au long du recueil ne convainc pas : le dispositif qui met en scène, lors d’interviews imaginaires, des mâles abjects parlant de sexe et d’amour est assez surprenant mais la retranscription, mot à mot, de leurs propos fictifs s’avère bien fastidieuse. L’auteur proclamé « le plus drôle de sa génération » (Voice Literary Supplement), « tellement brillant que vous aurez besoin de lunettes de soleil pour le lire » (Review of Contemporary Fiction), en fait de « brillant », se révèle plutôt assommant.
sarah cillaire
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David Foster Wallace, Brefs entretiens avec des hommes hideux (traduit par Julie et Jean-René Etienne), Au Diable Vauvert, 2005, 439 p. – 27,50 €. |
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