Mathilde Aurier, 65 rue d’Aubagne

Mathilde Aurier, 65 rue d’Aubagne

Marseille du narcotrafic, Marseille des écoles vétustes, Marseille de l’habitat indigne. Immeubles soutenus par des étais, cités déglinguées, immeubles-ruines. Dans la France entière, on a entendu parler de la rue d’Aubagne et des immeubles qui se sont écroulés en novembre 2018, par un jour de pluie. Huit morts au 65.  Le 63 l’avait entraîné dans sa chute.
Et aujourd’hui, la « dent creuse », le trou béant n’est pas encore le lieu ressource annoncé. La mémoire de la ville est tenace : personne ne peut oublier la Catastrophe.

Guédiguian a filmé tant de fois du côté de l’Estaque ; en 2022, il signe un film contesté Et la fête continue ! sur le 5 novembre, en partie, dans le quartier de Noailles. En 2025, Oriane Olive et Nicolas Serre réalisent un film documentaire, dans lequel ils donnent la parole à sept femmes, La dent creuse, justement.
Mais c’est le théâtre sans doute qui avec la puissance de ses mots rend le mieux hommage aux défunts, rendant la parole aux morts et aux vivants de cette tragédie. Tragédie d’un destin écrit d’avance. Le 65 ne pouvait pas ne pas tomber sur ses habitants : une évacuation avait déjà eu lieu, peu de temps auparavant ; les locataires avaient tous observé les signes du danger à venir (bris de glace anormaux, murs saturés d’eau, huisseries qui ne peuvent plus s’ouvrir ou se fermer, coupures de courant…).

La pièce de Mathide Aurier, auteure et metteur en scène québécoise, qu’elle dédicace à Marseille, est née de sa rencontre fortuite avec l’une des rescapées, qui deviendra le personnage central du texte, Nina. Nina, la survivante qui a échappé au pire parce que ce jour-là, elle avait trouvé refuge chez une amie, ailleurs dans la ville parce qu’elle ne pouvait plus prendre de douche.
Ce qui frappe dans 65 rue d’Aubagne, c’est l’importance de la construction comme si la pièce devait absolument « tenir debout » afin de dire la chute des bâtiments vétustes, frappés de péril administrativement et pourtant encore occupés. Quatre parties constituées en crescendo se succèdent et l’image de la mer épouse celle de l’effondrement : ondulation-houle-déferlante-ravages. La chronologie en compte à rebours, plus ou moins serré (en jours mais aussi en minutes vers la fin) elle aussi sert à traduire l’inéluctable affaissement et la destruction qui engloutit Chiara, l’italienne, amie de Nina et les sept autres locataires. Des didascalies successives décrivent pas à pas, ce qui arrive : «  ça commence à craquer ; à 9H 04 ; les murs tremblent, l’immeuble se fissure, l’immeuble fléchit, un bout de plafond se détache, l’immeuble se déchire et à 9H 5, le 65 s’effondre ».  Et c’est sur l’air Sono andanti ? de Mimi, repris par Chiara, dans la Bohème de Puccini que s’achève la pièce.
La cinquième et dernière partie très courte sort de la fable dramatique proprement dite pour laisser place à un hors-scène saluant en les nommant, les huit victimes et Nina seule s’enfonce dans la mer.

La pièce tient nécessairement à se nourrir de documentation visuelle, sonore de l’époque comme un extrait de discours de Gaudin, maire honni de cette période, déclarant l’importance d’une politique du logement à Marseille, ou encore d’un court reportage de BFMTV, de cris de manifestants. Le texte est aussi une satire violente de ceux et celles qui avec force cynisme, incompétence ubuesque malmènent les rescapés à reloger : l’expert qui dit que tout est OK avant le drame, les employés de la Maif, de Bouygues Télécom, l’opératrice d’Engie, le fonctionnaire de la mairie d’arrondissement, une propriétaire, une psychologue dépassée qui ne font rien pour aider. Mais sans doute que ce qui est le plus fort, ce sont les apparitions de Chiara, morte selon toute vraisemblance dans son sommeil. Prosopopée poétique dans ce dialogue d’outre-tombe entre les deux jeunes femmes, Nina et Chiara.

Mathilde Maurier va créer sa pièce à Marseille au théâtre de la Criée avec la compagnie du Cri, du 14 au 16 janvier 2026. Pouvait-elle choisir un autre lieu, une autre ville, sans doute pas ? Des représentations « maquette » ont déjà eu lieu à L’astronef, au théâtre de l’œuvre et divers quartiers de la ville (Marseille) ou au théâtre universitaire Antoine Vitez à Aix-en-Provence en novembre 2025.

Mathilde Aurier, 65 rue d’Aubagne, lauréate des journées de Lyon des autrices et auteurs de théâtre 2025, éditions Esse que, 2025,110 p. – 12,00 €. 

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