Lélia Mordoch, L’angoisse est-elle soluble dans l’art ? 20 ans de galerie
Des expositions, des œuvres et des artistes
Lors d’une visite à la galerie Lélia Mordoch, nous avons eu, mon compagnon l’écrivain Didier Ayres et moi, le plaisir de rencontrer la galeriste Lélia Mordoch, qui nous a gracieusement offert son épais catalogue d’art, au titre questionnant, L’angoisse est-elle soluble dans l’art ?
L’ouvrage répertorie un parcours s’échelonnant sur 20 années d’existence de sa galerie. Les textes sont de la galeriste elle-même, du critique d’art et commissaire d’exposition Alin Avila, de l’universitaire Françoise Armengaud, de José Mijan et de Pierre Descargues, journaliste et critique d’art. En 1989, la galeriste (L.M.) déclarait : « L’art allait changer la face du monde », nous faisant ainsi part de son enthousiasme premier. Dans ce livre, il y a donc l’historique de la galerie parisienne et celui de la seconde galerie située à Miami, suivi d’un abécédaire, puis d’une liste d’expositions – monographiques et collectives -, de foires d’art, accompagnée de photographies de qualité.
Françoise Armengaud décrit son souhait d’« esquisser un portrait de la galeriste en poète ». Elle complète cet amical portrait en livrant des renseignements éclairants et des appréciations sur le particularisme de la galeriste L.M. Ces propos croisés apportent une perspective savante et ample sur le monde de l’art, qui reste parfois assez fermé et inconnu d’un certain nombre de gens. Encore une belle définition des choix de L.M. : « Voici l’art comme témoignage oblique du réel selon le prisme de la sensibilité, mais aussi ouverture dans la compacité de ce réel. (…) Il serait vain, je crois, de se demander si les artistes de la galerie auraient quelque chose en commun » [F. Armengaud].
Les débats sont multiples en ce qui concerne la définition des arts plastiques, du rendu de la forme, de sa perception, de sa fonction, politique ou pas, de sa « fonction sociale », de sa « fonction ludique » [Idem], et ce qui définit, appartient à la personnalité respective, profonde, de chaque artiste. F. Armengaud analyse celles et ceux qui pratiquent l’abstraction, ou bien encore, dans un autre style, Bernard Rancillac, qui remet au goût du jour la figure et la figuration peintes.
Une quarantaine d’artistes plasticiens, issus de différents mouvements et origines, sont présentés dans ce catalogue (dont une petite vingtaine de femmes). Parmi les travaux les plus anciens, citons ceux d’Horacio Garcia Rossi (1929-2012), qualifié par L.M. de « maître de l’arc-en-toile », Julio Le Parc (1928), un des tenants de l’art cinétique, François Morellet (1926-2016) qui a inscrit une géométrie lumineuse à l’aide de néons, les matiéristes lyriques et abstraits David Lan-Bar (1912-1987) et Hanna Ben Dov (1919-2009).
Pour ma part, comme artiste plasticienne, j’apprécie particulièrement (dans cette liste non exhaustive) les natures mortes de Patrice Girard, « obsédé par les ongles rouges des veuves qui grattent la terre sur les tombes de leurs défunts » [L.M.]. Dans cette pièce, des mains squelettiques (pattes de poulets ?) aux longs ongles vernis de rouge, croisées en une attitude de prière ou d’invocation, émergent d’une couronne mortuaire de roses de couleur rose et de petits bouquets de fleurs blanches. Au milieu, gît l’énigme… Les feuilles vert sombre confèrent à cet ex-voto original le rappel morbide d’une vanité contemporaine. Antonio Saint Silvestre, lui, installe des fétiches de l’enfance, les détourne, « s’empare avec humour du mythe de l’enfant-roi et accouche de ses bébés pantins qui viennent au monde dans un sourire grimaçant » [L.M.]. Ses poupons horrifiquement beaux, maquillés, carnavalesques, sonnent de la trompette – anges déchus ? L’un est crucifié sur une croix bleu ciel, avec en son sommet l’étoile de David et trois feuilles d’acanthe. Je trouve magnifique aussi la technique virtuose des peintures de Bernard Rancillac : La fiancée de l’espace (1965) – ici, en reproduction – , L’œuf du dragon (1991), ainsi que les collages et découpes sur toiles de Gérard Guyomard.

Suzanne Pettersson Bergman, elle, rejoue les stéréotypes du féminin, de la petite fille, les conjure dans des présentations-installations élégantes et poétiques, au sein d’un écrin de pétales de roses rouges et rose bonbon. Loïc Hervé, ami du poète Guillevic, bâtit des fragments de paysages maritimes ; Daniel Fiordi, qui vit à Miami, recrée des objets-totems en acier et aluminium. Michel Potage inscrit des mots dans sa peinture viscérale, « reliefs d’un festin recraché par la ville » [L.M.].
Les mythologies revisitées par Yukio Imamura offrent de superbes couleurs vives de jaune, d’orange, de bleu, qui jaillissent en cascades, imprégnées du « monde fantastique du shintoïsme » [L.M.], où chimères et déesses renaissent dans la nature. Francky Boy peint à l’acrylique des personnages heureux, s’ébattant dans une nature acidulée, aux couleurs flashy, à la facture proche de la bande dessinée ou des scènes de comics.
Je conclus cette étude sommaire par Miss Tic (Radhia Aounallah, 1956-2022), artiste murale de street art, à l’expression directe et synthétique, célèbre pour ses pochoirs, et par Nasser Soumi le Palestinien où, dans ses huiles, remonte du « magma originel de la matière » [L.M.] la symbiose des modes sémites au long exil.
yasmina mahdi
Lélia Mordoch, L’angoisse est-elle soluble dans l’art ? 20 ans de galerie, Lélia Mordoch 2010, 202 p. – 30,00 €.
Galerie Lélia Mordoch, 50 rue Mazarine 75006 Paris
Lélia Mordoch Gallery 2300 North Miami Avenue, 33127 FI, Miami