Chabouté, Terre-Neuvas

Chabouté, Terre-Neuvas

Chabouté invite à une immersion brutale dans le quotidien de ces forçats de la mer partis pêcher la morue en Terre-Neuve.

C’est un mousse terrifié qui regarde les différents angles, depuis sa couchette, que prennent les accessoires de la cabine alors que le bateau est malmené par une belle tempête. La Marie-Jeanne est partie le 26 février 1913 pour une nouvelle campagne de pêche. C’est le 26 mars que le bateau est proche des bancs de poissons parce que l’équipage voit les oiseaux. C’est la fête car leur capture changera de la soupe ingérée depuis le départ. C’est la préparation des appâts, des lignes, c’est le moment de sonder les fonds.
Le Vieux, qui annonce trente ans de campagne, explique au novice, surnommé le Boueux parce qu’il travaillait dans l’agriculture, le travail qui les attend. Et, sur des barques, la pêche commence avec ces lignes de trois kilomètres de long et un hameçon tous les deux mètres. Si l’un d’eux se plante dans le pêcheur c’est la mort assurée, il est entraîné par le poids.
Un matin, le Second est découvert dans sa cabine avec le couteau du Bosco dans le dos. Mais rien n’arrête la pêche, elle est vitale. Et quand le Bosco meurt sur le pont où il était de quart avec un pieu dans la poitrine, l’ambiance, déjà délétère, monte d’un cran…

Le récit mêle avec adresse une description historique et une intrigue en huis clos. L’auteur donne une peinture des conditions de vie de ces marins partis pour des campagnes de six à neuf mois, ne revenant que lorsque les cales sont pleines. Les situations sont extrêmes. Il faut braver le froid, la pluie, les tempêtes, la saleté, la violence, l’alcoolisme, l’hygiène plus que déplorable. Ils soignent les blessures en urinant dessus. C’est aussi l’angoisse quand la morue se fait plus rare, présageant une mauvaise campagne et un salaire misérable à la fin.
Et l’océan occupe une place essentielle, dictant ses conditions. L’auteur tisse une intrigue subtile quant à ces meurtres et les motivations de l’auteur.

Le choix de Chabouté d’un dessin en noir et blanc est particulièrement judicieux dans la mesure où il renforce les tensions, exacerbe les frustrations et l’angoisse. Avec ce trait réaliste et sombre, il montre la crasse, la rudesse des flots, la peur qui taille les visages. Il cadre ceux-ci marqués par les conditions extrêmes, les corps épuisés, détaille le navire. Il excelle dans l’usage du contraste pour traduire la dureté de leur existence.
Terre-Neuvas allie réalisme historique et puissance dramatique. Chabouté déploie une fresque humaine où la mer est à la fois milieu et menace, et où les hommes révèlent leurs fêlures dans l’adversité. Le noir et blanc donne à l’album une intensité rare.

Chabouté, Terre-Neuvas, Vents d’Ouest, coll. Poche, juin 2025, 128 p. – 10,00 €.

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