Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates
Un bon roman que vous ne lâcherez pas
C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur. » déclare l’héroïne, Juliet Ashton, écrivaine à succès dans le Londres de la seconde guerre mondiale, et c’est bien ce phénomène qu’elle décrit qui est à l’œuvre dans ce roman.
Le 12 janvier 1946, alors qu’elle cherche le sujet d’un nouveau livre, elle reçoit une lettre d’un habitant de Guernesey qui a acheté un ancien livre lui ayant appartenu, Les essais d’Elia de Charles Lamb ; or ce correspondant se passionne pour l’écrivain et lui demande si elle pourrait lui envoyer le nom et l’adresse d’une librairie à Londres. Commence alors une correspondance entre Juliet et lui puis, de fil en aiguille, les membres du cercle littéraire de Guernesey, dont on vous laisse découvrir le pourquoi des « épluchures de patates ».
Ce roman épistolaire se lit très bien et est même passionnant : l’échange de lettres entre les habitants et Juliet est l’occasion pour eux de raconter leurs souvenirs de l’Occupation allemande et d’expliquer en quoi la lecture d’un livre (guère plus car tous se présentent humblement comme de petites gens) a pu les aider, leur apporter du plaisir ou du réconfort. Une seule personne manque à l’appel, Elizabeth, l’une des fondatrices du Cercle, qui fut arrêtée pour avoir recueilli un travailleur esclave et l’avoir soigné, mais c’est bien elle l’autre personnage principal du roman, qui occupe une grande partie de l’espace littéraire.
Juliet finira par se rendre à Guernesey et, même si le livre se finit sur un happy end très américain, on ne peut s’empêcher d’être ému et réjoui par la façon dont les héros réussissent à surmonter leurs blessures. Car certains passages sont vraiment très émouvants, lorsque tel ou tel raconte un souvenir particulièrement brûlant de la période d’Occupation pendant laquelle les habitants ont cruellement souffert de la faim et du froid (le libraire local a fini par fermer sa boutique quand il eut compris que les habitants lui achetaient des livres dans le seul but de les brûler pour se chauffer ! Voilà un bon sujet de réflexion !), des humiliations et de la séparation d’avec leurs proches (notamment des enfants de l’île envoyés, juste avant l’arrivée des Allemands, en Angleterre sans que leurs parents ne sachent exactement où).
Les lettres échangées entre les membres du Cercle et Juliet alternent avec celles qu’elle envoie à son éditeur ou son poursuivant (et il va la poursuivre loin !), occasion de réflexions sur le métier d’écrivain et celui d’éditeur : Je trouvais incroyable … qu’une si grande partie de la clientèle qui traîne dans les librairies ne sache vraiment pas ce qu’elle cherche, mais vienne juste jeter un œil aux étagères avec l’espoir de tomber sur un livre qui répondra à son attente. Puis, quand ils sont assez futés pour ne pas croire au baratin de l’éditeur, ils vous posent les fameuses trois questions : 1. De quoi ça parle ? 2. Vous l’avez lu ? 3. C’est bien ?
Elle finira par trouver l’idée géniale grâce au soutien de Sidney son éditeur. Et nous lirons le livre de ce livre en train de se faire, comme mise en abyme qui nous fera davantage encore nous identifier aux personnages.
Ce roman écrit par la tante et la nièce, parce qu’il fait alterner plusieurs styles, celui de l’écrivaine, de l’éditeur, d’habitants plus ou moins sympathiques et bien attentionnés, est intéressant par ce jeu d’écritures qu’il propose : on s’attache aux personnages (certaines expériences racontées sont absolument bouleversantes, comme celles de Rémy revenue du camp de Ravensbrück) qui témoignent souvent d’un humour très « british » (Mrs Winslow a lu un chapitre de son autobiographie, La vie et les amours de Delilah Daubbs. Public attentif, puis silence. Seul Window [le mari] a parlé. Il veut divorcer.) mais aussi d’une vraie réflexion sur les réactions humaines face à la barbarie brute et à la littérature, qui peut servir de bois de chauffage comme de lien entre deux amis ou d’un soutien moral et constant à d’autres.
d. regnard
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Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (traduit de l’américain par Aline Azoulay-Pacvon), NiL Editions, mars 2009, 391 p. – 19,00 €. |
