Mark Alsterlind & Joël Bastard, Fondements Souverains
Co-naissance
Né à Oakland, Mark Alsterlind a grandi près de San Francisco. Après avoir décroché une maîtrise d’histoire, il s’embarque pour Paris et un tour du monde qui le ramène dans son pays à l’école des Beaux-Arts de Santa Clara, en Californie. Il pense devenir illustrateur puis réalise qu’il veut être peintre. De retour en France, en Dordogne il se voit confier la mission de recopier les motifs préhistoriques des Grottes de Lascaux, pour les reproduire ensuite sur les murs du fac-similé destiné au grand public. Cette rencontre quotidienne, solitaire, avec l’art pariétal, premier exemple d’art figuratif humain, devient forcément un choc extraordinaire qui jette un tel créateur hors des écoles américaines ou françaises.
A partir des origines de l’art, il est installé dans les Alpes de Hautes Provence, collabore à toutes sortes de projets, de la peinture sur chocolat à l’élaboration de tissus, en passant par l’architecture, les grands vins, le monde des arènes, le théâtre, le cinéma. Il entretient avec la nature une relation singulière. Peignant souvent dehors, il laisse ses œuvres exposées aux plus violentes intempéries. Il recueille, dans ses toiles étalées les marques et il a entrepris d’explorer aussi les volumes, recourant parfois aux matériaux les plus inattendus, tels des empilements de livres trempés dans du liant, et reconvertis en extraordinaires tableaux volumétriques.
Mais dans ce livre, la rencontre avec le poème de Joël Bastard ouvre une suite de miroirs premiers dont le figuratif n’est pas rejeté. Si bien que les « fondements souverains » créent un retour au fantastique premier – à l’opposé loin d’une science-fiction qui nie autant la science que la fiction – afin de nous replonger vers le feu et la légende.
Ni Bastard, ni Alsterlind ne perdent la valeur sacrée là où la nudité n’est plus colifichet. Les deux créateurs retrouvent la puissance originaire d’une imagerie transgressive. Ne refusant pas l’ornemental qu’implique tout rite et même tout travail de la pensée, l’artiste et le poète les détournent mais en protestant contre leur triple leurre : celui de la commémoration, du sacré et de la pensée conditionnée. Mais contre l’affolement facile que proposent souvent les créateurs, ici une sobriété est de mise. Ni l’un ni l’autre ne proposent une hérésie majeure qui renvoie la gloire céleste. Exit l’Assomption.
Un tel livre reste le lieu par excellence de la mutation. Les questions qu’elle pose sont les questions de la composante humaine ouverte vers l’avenir mais bouclée aussi par son passé. Et la représentation qu’elle offre est celle du jeu entre nos forces et nos faiblesses, entre le pouvoir et l’esclavage sous toutes ses formes. Force, gravité, ironie, dérision tout est là. Et Joël Bastard, en un tel giron, redonne envie à ceux qui en auraient perdu l’habitude d’aller en leurs forêts les plus obscures. Manière de nous rappeler au cœur d’une sorte de cérémonie ce qu’il en est de notre destin, ce qu’il en est de la vie. Alsterlind libère l’esprit de tout ce qui l’encombre et met en lumière le royaume des ombres. Ses rois seront peut-être nus mais ils ont encore beaucoup à nous apprendre dans une« co-naissance » (Claudel) aussi étrange que familière.
jean-paul gavard-perret
Mark Alsterlind & Joël Bastard, Fondements souverains, Éditions Collection Mémoires, 2026.