Marie L, Porte 8
Le nu en photographie est souvent frivole et se contente d’une aimable volupté. D’autres, pour s’en défaire, le poussent vers la caricature. A l’inverse, Marie L. le porte vers le vertigineux au nom, à l’origine, d’une amour en absence. Depuis 20 ans, l’œuvre de l’auteur et photograhe est constituée d’autoportraits, d’ « autocorps » et d’écrits intimes. En 2010, elle publiait Bloody Marie, série d’autoportraits au polaroïd, un travail très mortifère sur le corps doublé d’un récit intime terrible au seuil de la mort et de la vie où l’artiste écrivait « je m’appelle Sophie, je m’appelle Marie, je ne suis personne, je suis deux, je suis la vie, je suis la mort, je suis humaine, tristement humaine… ».
Porte 8 est la suite de cette histoire. Les « autocorps en sous-sol » sont très proches de ses anciens travaux même si la grille de lecture est sans doute plus complexe, plus profonde. Le livre s’ouvre comme un film. Un générique égraine des didascalies bilingues (français-anglais : « Rue G, Paris 15ème, local poubelle, 182 autoportraits, juin 2008-décembte 2009, 11 séances, 3 à 5 minutes, escarpins – 8 paires, positions debout, accroupie, couchée, état du sol variable, température de 3 à 25 degrés, humidité absolue ». Suit en bout de linéaire : « solitudes » et le destinataire : « un homme parmi tant d’autres » (il sera précisé plus clairement dans le générique de fin). Porte 8 prend en revers ce qu’on entend par exhibition et « photos de nu ».
Certes Marie L. est dans le plus simple appareil. Mais plus que la nudité du corps, ce sont les plis de l’âme qui se trouvent paradoxalement dévoilés par des photographies complètement raccords avec l’héritage de toute l’histoire de l’art occidental mais aussi extrême oriental. La préoccupation du cliché en tant que « tableau », aire de contemplation et de méditation, demeure centrale. Par une esthétique de la chair surgit la quête de l’intime partiellement marqué d’un certain naturalisme qui n’est pas sans rappeler les scénographies nocturnes d’un Patrice Chéreau.
Sans souci de psychologisation, les photographies ne traquent pas le prétendu marbre de l’identité . Avec des angles de prises inattendus (même si certains portraits rappellent une vision que ne renieraient pas les portraitistes flamands ou français du XVIIIème siècle), le sordide du lieu s’efface. La revanche de la chair s’inscrit dans un univers épuré. Dans un espace bunkérisé, le corps, une bouture de nuit. S’il a devant lui ses rêves, sa viande est leur lit. L’artiste creuse parfois ses reins afin que la lumière s’empare de l’ombre. Le corps n’est plus seulement un mot. Le temps est ce trou qui passe les yeux dans la porte 8 par laquelle s’ouvrent les prémices du nom demeuré anonyme « L. ».
Un tel livre est aussi un récit puisque la série de poses ravage la catastrophe des solitudes. L’artiste éprouve le besoin de glisser 21 grammes d’âme (si l’on en croit un film culte) dans la vie du corps et son pur élan. Yeux fermés, yeux ouverts, l’artiste le sent battre. Il y a de l’enfant louve en elle qui ne marchande pas la cendre et les sentiments. L’artiste redevient la môme de silence. Enfant jusqu’à la mère qu’elle est aussi dans l’immeuble qui brûle, dans la marée glacée de son local poubelle. Asile d’aliénés, couvent désert où vagir en paix.
Marie L. se désire amante, foule aux pieds la dentelle. Certains tournent autour d’elle comme des hyènes. Mais elle dissèque ces rats vivants quand elle descend là pour faire résonner le bol vide de l’amour. Par ses photos, elle donne à l’amant sa chaleur. Ses bras, ses seins le protègent. Ce n’est pas le désir et le plaisir mais le besoin d’amour. L’artiste le dépayse, le désempare et lui demande : « Y a-t-il une place pour moi parmi les vivants ? ». Puis elle se fait le hochet qui souvent grelotte aux mains de l’enfant laissé seul. Elle se déshabille de la culture, malmène la mort. « Innocente » s’écrie son sang quand elle échoue dans le sordide où la beauté prend tout son sens. Refuge ultime. Eclairs d’une hanche, de deux cuisses. Le cœur grêle tremble en silence. Le ciel est couleur de rouille. Au milieu des murs cimentés et humides, ton silence dresse l’oreille. Voilà le moment pour toi de lever les chariots nocturnes, d’entendre le fer pleurer.
L’érotisme proposé se fonde non sur l’exhibition mais la vie intérieure. C’est pour cela qu’elle atteint l’intime du lecteur. Elle crée un trouble qui n’a rien d’animal même si parfois la « victime » consentante semble un de ces rats qui souvent occupent de tels locaux. Le regard se perd avec le sujet auquel il s’identifie et non sur l’objet par lequel il cultiverait des fantasmes. Marie L. les détruits. Elle fait passer de son être à celui de l’autre par sa remise en question de l’érotisme. Son habituelle et douce dissolution se déplace vers la profondeur paradoxale que les purs effets de surfaces induisent par effet de chiasmes.
jean-paul gavard-perret
Marie L., Porte 8, Editions United Dead Artists, Paris, 2012, non paginé – 20,00 euros
