Marie L. & Joël Bastard, Ce que tu me vois
Il est Impossible de taire l’émotion éprouvée à la découverte de l’œuvre de Marie L.. S’y engouffre une forme de vertige organique. Tout ce qu’elle propose est expérimental mais existentiel selon une figuration très particulière et en une suite d’autoportraits dont la logique est implacable. Certains ne comprennent rien à un tel projet à la fois radical et épidermique car Marie L. s’est libérée depuis longtemps des interdictions. Dans sa vie et dans son art, comme Dracula, elle ressuscite toujours selon divers cycles sur le thème récurrent de la nudité qu’elle travaille parfois jusqu’à épuisement au sein d’une ascèse tauromachique où mise à mort et mise en vie, apparition et disparition font partie de chaque livre.
Cette nouvelle série de la poétesse et photographe est de toute beauté. Elle rappelle Goya par le défi audacieux que représente son sujet où la femme s’hybride. Elle est réinventée comme dans un besoin de changement perpétuel qui ouvre les champs de la création. La sincérité de Marie L. est poignante. Son engagement esthétique se module en un véritable engagement physique non seulement théorique mais politique dans une rigueur imposée, un défi que l’artiste est une des rares à tenir – et ce dans l’esprit d’une d’Ana Mendieta. L’œuvre est l’expression, l’observation, la contemplation à la fois d’une résistance, d’une souffrance, d’une progression, d’une retenue, d’une violence, d’une douceur, d’un masculin, d’un féminin. C’est un acte visuel vivant et prodigieux qui vibre du corps céleste et charnel en révolution d’où jaillissent les pulsations du cosmos et d’éblouissantes tensions de chair au sein d’auras là où le mystère sensible de la beauté reste irrésolu.
L’œuvre n’appartient ni au jour ni à la nuit mais à un entre-deux-mondes. Le corps se tend, s’arque – camarde aux trousses -, mû par des forces invisibles, irrésistibles, qui l’habitent. Elles l’exhortent moins à la violente jouissance qu’au décisif combat pour la vie sous emprise d’amour éperdu, fort comme la mort. En ressac impétueux, les traits accusent le désordre intérieur de l’être consumé par son feu en veines qu’à travers les œuvres de Marie L. Joël Bastard sait percevoir.
De la peau pétrie de portions de lumière, le poète déploie des chants nocturnes qui s’apparentent à un moment de danse cosmique. Le corps flotte dans l’éther, où le temps et l’espace s’affrontent et se confondent et où le texte fait s’entendre la suprême pesée de l’impondérable, où les conditions et les formes se noient en réciprocité absolue. Le féminin s’impose dans la révélation de son existence, en apothéose, il s’épanouit dans le mystérieux flottement et l’oscillation délicate de l’au-delà et l’en deçà, de l’en haut et l’en bas, du présent et de l’absent, de l’ animalité et de l’âme. Le poète ne peut que l’entériner en compagnon de la créatrice. Son texte devient ce poing qui cogne, en vain, contre la nuit liquide. La détresse éclabousse. Mais le corps ressuscite.
jean-paul gavard-perret
Marie L. & Joël Bastard, Ce que tu me vois, Editions Collection Mémoires, Paris, 2015.
