Marie Hermanson, La plage
On goûtera ce roman noir, doux et doré comme le miel… dont on se souviendra longtemps après l’avoir fini
Le sixième roman de Marie Hermanson, auteur suédoise de La Plage, connut à sa parution en 1998 un véritable succès dans son pays d’origine. Et en effet, il s’agit de l’un des romans les plus captivants que j’ai lu récemment, une de ces histoires dans lesquelles on plonge en oubliant le temps et qui continue à vous habiter une fois le livre refermé. Plusieurs niveaux de récits et d’époques s’entremêlent. On entame le roman avec une narration à la troisième personne qui décrit depuis l’intérieur le quotidien de Kristina, jeune fille puis femme instable et solitaire, qui préfère la compagnie des animaux et de la nature, leurs bruits et leurs odeurs, à celle des hommes avec lesquels elle refuse de communiquer. Elle regrette l’enfance, cet âge où les mots étaient inutiles. Elle courait, sentait les odeurs, entendait les bruits, trouvait une plume, riait. Son monde est un monde de perceptions, que la romancière retranscrit dans une langue qu’elle parvient à façonner à l’image de son personnage.
Mais celle qui occupe la majeure partie du récit, c’est Ulrika, narratrice au présent et surtout au passé. À 39 ans, elle est devenue ethnologue – spécialisée dans les mythes, les disparitions dans les montagnes et les enlèvements par les trolls… Elle revient sur le lieu magique de son enfance, la maison en bord de mer où elle côtoyait les membres de la famille Gattman, ces gens beaux, célèbres et captivants qui avaient totalement subjugué la fillette qu’elle était alors. Elle avait fait de leur fille, Anne-Marie, sa meilleure amie idolâtrée et parfaite. Sur la pointe des pieds, Ulrika observe son passé par la fenêtre de leur maison secondaire.
Après tant d’années, tout est resté à l’identique, comme si le temps s’était arrêté cet été-là, l’été 1972 où elle avait réussi à faire partie de cette famille de rêve. Submergée par des souvenirs qui sont distillés au lecteur avec justesse et nostalgie, Ulrika emmène ses deux fils sur la plage où Maja, la fille adoptive des Gattman, avait brutalement disparu. Le présent va rencontrer le passé. Sous les coquillages brisés qui jonchent le rivage, les secrets étaient bien gardés, jusqu’à la macabre découverte des enfants. Ulrika se rend alors compte qu’en ce lieu magique, la douceur côtoie le danger. Elle part pour un voyage dans l’enfance, dans cette bulle hors du temps qui à jamais marqua sa vie.
L’histoire que Marie Hermanson nous conte est celle d’un bonheur fissuré, fragmenté puis brisé à cause d’un événement tragique, révélateur des failles sous-jacentes que nul ne percevait. On parle de disparition, d’amitié et de fascination, de communication dans les mots ou le silence, de droit à la différence.
Intemporel et empreint de nostalgie, le récit est néanmoins résolument ancré dans le réel et son époque. L’écriture est belle, tantôt ciselée tantôt poétique, comme peinte à travers le voile du souvenir. Une photographie couleur sépia. On peut seulement déplorer quelques erreurs dans une traduction de qualité à mon avis inégale. Mais ce petit bémol ne gâchera pas pour autant le plaisir de la lecture d’un roman noir, doux et doré comme le miel.
i. viry
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Marie Hermanson, La plage (traduit du suédois par Lucille Clauss et Max Stadler), éditions du Rocher – Le Serpent à plumes, juin 2009, 318 p. – 19,00 €. |
