Marianne Alphant, L’atelier des poussières

Marianne Alphant, L’atelier des poussières

Avec son intelligence et son brio de l’écriture, Marianne Alphant pose une question apparemment des plus banales et à laquelle chacune ou chacun semble répondre facilement : Qui s’occupe de la poussière ? Mais sous l’anodin, fruit d’une telle interrogation moins futile qu’éprouvante, la réponse ouvre une réflexion des plus inattendues, profondes, émouvantes et drôles sur nos existences et la confusion qui parfois s’immisce.

Certes, face à cette question, un lecteur qui prend de l’âge dépasse les soucis d’hygiène, de propreté qui d’ailleurs parfois tournent à l’addiction. Mais ce n’est pas là une question de temps. Celui qui vieillit ne se veut ni négligé ni indigent. Mais le voici soudainement plus biblique que jamais : « Poussière tu retourneras à la poussière ». C’est un pan sur le bec.

Néanmoins, Marianne Alphant évite de dégager la poussière en touche ou sous les tapis. Elle ne fait pas tapisserie. Doctoresse piqueuse de notre tout à l’ ego roturier et quotidien, elle nous renvoie à nos balais, poudres détergents, produits javellisés, chiffons, pour traquer la poussière qui nous hante. Et l’auteure la précise pour exciter notre conscience en éléments ostracisés ou moteurs : « Quark et suie, petits corps subtils, raclures d’atomes en pleine vitesse, poudre à priser ou de perlimpinpin, poudre Legras pour les crises d’asthme. » Le tour de la situation est donc parfait, du moins pour celles et ceux qui s’astreignent à leur quotidien.

Mais ce roman échappe pas au guide pratique autobioraphique. D’autant que dans la psyché de l’auteur il y a du monde en un tel bateau : s’y croisent celles ceux qui s’occupent d’une telle besogne : valets, femmes de ménage, serviteurs, parmi lesquels des sombres ou enjoués héros littéraires : Figaro, Cosette, Planchet, Sganarelle, etc.

Mais la créatrice monte d’un plan une telle hiérarchie du trivial et du fétide. Une telle agrégée de philosophie ose mêler torchons et serviettes. Le tout avec habileté et drôlerie consumées. Elle nous fait part de ses émois puisque, dans son actionnisme ménager, se mélangent l’huile de ses coude et celle de camphre de son esprit. Si bien que de s’agacer : « il m’aurait fallu un guide, un homme à tout faire, Sganarelle, Jacques, ou plutôt Scapin, cet homme consolatif, ce sauveur, Ah, mon pauvre Scapin, je suis perdue, viens à mon secours, dénoue cet imbroglio, tire au clair Hegel ».

Pour une telle avisée, les plus érudits des spéculateurs ne sont en rien agile du plumeau ou de la brosse à pont et ce, eu égard à la « légendaire obscurité, souvenirs brumeux, anxiogènes » de ce philosophe des plus maniaques pas forcément dépressif mais qui n’appela que fort peu la rescousse des mousses détersives.

Filant droit son travail, Marianne Alphant, narratrice joviale, via ses pairs littéraires de la trivialité positive, leur demande d’expliquer et, par exemple, le sens de l’homme précis et pressé de Königsberg, y compris « ses formes a priori de la sensibilité, l’idéalité transcendantale de l’espace et du temps, la métaphysique des moeurs et ses fondements, la réalité nouménale ». Cela, pour l’auteure, non sans préciser certaines antinomies de la raison pure. Tout est donc misé sur un Kant inaliénable face à l’impeccabilité non seulement de sa pensée mais de sa chambre.

Existe en conséquence dans ce roman un virage essentialiste où est mise en exergue une vérité essentielle mais souvent tue : une fonction pratique crée l’organe de la pensée. Pour l’auteure, « tout ménage vire au ménage de la pensée (et réciproquement) ». Mais plutôt que de multiplier des exemples de penseurs, métaphysiciens souvent obsessionnels, elle sait que sous de tels génies de la cafetière (et les taches qu’elle peut laisser) existent affiliations et quasi ontogénèses chez bien des nerveux et tourmentés (sont-ce des miroirs de l’auteur ?). Leur coupe de l’entendement est pleine non seulement des spéculations les plus brillantes mais de ce qui s’y insinue. Peccato ! pour ainsi dire. Car entre logique et illumination, s’infiltrent non seulement erreur de jugement mais une poussière incessante dont l’ineffable n’a presque pas de nom (quoi que…).

Certes, l’auteure se veut bien plus digne que les génies du logos. D’où son aveu : la matière de penser se nourrit beaucoup plus que de l’immatérialité. Et de préciser : « Métaphysique, chère métaphysique, je passe la main sur le bureau, j’écris dans la poussière de toujours, antique et neuve, te revoilà, si douce. ». Une telle auteure sait donc combien l’intelligence cadenassée des doctes n’existe pas sans la poussière. Celle-ci perdure – et c’est heureux – d’imaginer face à elle l’intelligence ou la sensibilité artificielle… Et après tout, le visible garde une marge d’erreur dans le sacré. Il est parfois coincé dans des plinthes qui doivent être chiffonnées.
Marianne Alphant s’en fait la garante pour une forme métaphysique de chasteté. Dès lors, face à l’excellence d’un tel roman, accordons à son auteure philosophe toute sa faconde, son humour, son esprit et sa lucidité. Celle-ci demeure toujours dans les étages les plus élevés de ses méditations mais il peut lui arriver – telle une concierge – qu’elle reste dans l’escalier.

Marianne Alphant, L’atelier des poussières, P.O.L, éditeur, Paris, 2025, 180 p. – 18,00 €.

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