Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits

Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits

Relire ce bel ouvrage édité par Gallimard dans La Pléiade, c’est se rappeler que chez Duras les amants sont coupés du monde et qu’ils rêvent – le mot est important car il y a loin chez eux de la coupe aux lèvres. Ils songent de vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans le temps lui-même. Bien plus encore qu’au sein de l’espace, c’est dans le temps que les amants durassiens doivent être désemparés et « achevés » au cœur de l’amour qu’ils se portent.
Comme s’il fallait toujours pour eux se séparer de l’histoire sous divers aspects (guerres coloniales, guerre mondiale ou fil des événements d’époques en apparence moins troublées), ils rêvent de sortir de l’histoire afin d’atteindre un temps pur qui n’appartiendrait qu’à eux. Un temps sans conscience, un temps des premiers êtres.

L’amour devient non seulement le philtre mystérieux qui unit et sépare mais le filtre contre la réceptivité organisée, à l’hospitalité sociale exogame, sélective, qui ne cesse de trier et ne peut accepter la passion par nature obsessionnelle qui dérange son ordre. L’amour s’inscrit toujours en faux contre la convention collective des pactes sociaux.
Il est la fausse note qui vient perturber le chœur antique de l’ordre et devient l’adversaire de la société. Elle voit en cette note trop aiguë une onde détestable. L’amour est la chair qui se manifeste. Elle tente de sortir du jeu d’inhibition psychique et de la stupeur sexuelle organisés. Mais c’est un luxe que la société ne peut s’offrir. Elle risque de faire capoter la passion dans quelque chose de mystique. C’est une force qui entrave. Toutefois chez Duras, même si la créatrice ne l’exhibe pas, la chair n’est plus un écran. Elle est au centre du dispositif poétique.

L’amour est cet océan immense face « au barrage sur le Pacifique ». Ou au fond de l’eau. Mais l’odeur obscure de la chair, la musique des mots des fictions de Duras tente de la coloniser. Elle permet d’entendre ce qui n’a pas de nom, de s’approcher de soi en s’approchant de l’autre. L’étreinte ouvre le refoulé, à savoir ce qu’on a repoussé dans la solitude qu’aucun ne mérite. Ses héroïnes deviennent des menteuses à force d’être sincères. Ce sont des algues, des sirènes.
Duras a eu besoin de doubler son œuvre purement fictionnelle de genres plus auditifs (cinéma, théâtre, photographie, entretiens) mais l’amour ne sera qu’un temps non partagé, non vécu ensemble si ce n’est par bouffées d’autant plus immenses qu’elles sont à la base même réduites à leur plus simple expression à l’échelle du temps humain dans ses fictions où les amants découvrent que leur corps parle, peut parler une langue étrangère, extraordinairement mutique. Ils n’échappent pas au malheur de leur passion.

Ce n’est pas neuf, cela pourrait sembler « fleur bleue ». Mais l’auteure donne à cet état une dimension tragique neuve. On n’est pas à Vérone, mais à Venise, Calcutta, Paris. Trouville enfin. Rien ne se crée, tout se transforme. En culpabilité ou en omission. L’être ne peut se dénuder dans le langage même si, en dehors des narratrices de Duras pour les autres, le silence devient leur seul recours. Mais à l’inverse de Pascal Quignard qui écrit « Entre les jambes de la première femme le premier ermite montra déjà son visage », Duras dans ses fictions nous rend plus perspicaces.

Marguerite Duras, L’Amant et autres écrits, La Pléiade, Gallimard 2026, 992 p. – 64,00 €.

Laisser un commentaire