Mansoureh Kamari, Ces lignes qui tracent mon corpsv
Une contribution majeure pour la liberté des femmes
Etendue sur le sol, immobile, elle sent la caresse de l’air sur son corps exposé. Elle pose nue et ne ressent les présences qui l’entourent qu’à travers le son des fusains sur le papier. Elle ferme les yeux et entend le bruit de la machine à coudre de sa mère qui termine, pour ses neuf ans, l’écharpe cérémonielle du Jashn -E taklif. Ce qu’elle ignore, c’est qu’à son âge, elle est considérée comme adulte, pouvant être accusée de crime, emprisonnée, mariée avec la permission du père.
Elle a dix-huit ans et se promener sur une avenue pour une jeune fille est éprouvant tant la présence masculine est toxique. Devenir une femme, en Iran, signifie être soumise à une série d’interdictions. Pas question de rire, chanter, s’habiller de façon décontractée, de marcher librement dans les rues… C’est aussi la peur du père, un homme brutal qui la frappe. En observant sa mère, elle comprend en quoi consiste la vie d’une femme avec six enfants. C’est l’effacement social.
L’auteure raconte son enfance, ses peurs, ses espoirs, la vie qu’elle a entrevue, la différence de formation entre filles et garçons, le sentiment d’impuissance face à un destin qui n’est pas maîtrisable. Elle décrit le joug masculin, le joug religieux, l’angoisse d’être considérée comme délinquante et emprisonnée, voire pire. Elle raconte l’histoire de ses deux cousines qui sont sorties pour acheter des livres scolaires et qui ne sont jamais revenues. C’est le jour suivant que sa tante est prévenue de leur exécution car on avait trouvé un tract dissident dans leur sac à dos. C’est le viol avant l’exécution car, selon la sharia, mettre à mort une jeune fille vierge n’est pas autorisé car elle irait au paradis. Comble de l’horreur, on a demandé à leur mère de payer les balles ayant servi à les tuer. Elle réalise le peu de valeur des femmes.
Elle relate aussi, à travers quelques anecdotes, la connivence de certaines femmes, complices volontaires d’un régime qui les tyrannise.
Le récit de Mansoureh Kamari, par rapport à ceux d’autres femmes iraniennes en exil, apporte une tonalité singulière, plus intime, plus forte. Ses pages transcrivent la peur, la douleur et la libération de ce corps si exécré dans son pays. Elle pose et le fait naturellement. Être nue est une délivrance, un état second qui libère.
Ce ne sont pas des personnes qu’elle met en scène mais des archétypes. Les hommes dans la rue représentent la menace diffuse, constante. Son père est la figure du patriarcat tout-puissant et sa mère celle de la victime du régime.
Elle a choisi un graphisme réaliste où le noir et blanc domine. Elle passe d’un plan rapproché pour révéler les émotions, à un plan plus large pour faire ressentir la crainte, l’environnement dangereux. Elle présente nombre de vignettes sanctifiant alors son corps, une façon de se réapproprier sa liberté
Les caractères sur la couverture signifient Dokhtar kharâb – Trainée -, une insulte couramment utilisée pour désigner les femmes dont le comportement est perçu comme sortant des normes strictes imposées par le régime.
À la fois témoignage et manifeste, ce récit dénonce la violence faite aux femmes. L’auteure fait de son corps, marqué par la violence patriarcale et la répression politique, un outil de résilience et de réappropriation.
Terrible récit et magnifique témoignage !
serge perraud
Mansoureh Kamari, Ces lignes qui tracent mon corps, Casterman, septembre 2025, 192 p. – 24,00 €.