M. John Harrison. L’Ombre du Shrander
Un grand texte de SF dans lequel le lecteur est happé et ne respire que par à-coups
Michael Kearney est un scientifique génial, à deux doigts de faire une découverte qui pourrait marquer l’histoire de l’Humanité. Il est aussi parfois un tueur en série dont les agissements ne se limitent pas aux abords du Londres pluvieux de 1999. Mais il ne tue que par nécessité et pour sauver sa vie : les meurtres l’aident à tenir à distance le Shrander, créature à tête de cheval qu’il est le seul à voir et qui le poursuit sans relâche. Et nul refuge n’est possible pour Michael.
Il entraîne même son ex-femme, toujours amoureuse de lui, dans une fuite éperdue qui les mènent au-delà de l’océan Atlantique. Mais la destination importe peu : elle est choisie par des dés en os gravés de symboles inconnus et indéchiffrables, qui dictent sa conduite à Michael. Quel rapport ceci peut-il bien avoir avec l’année 2400, le Secteur Kefahuchi, une femme-vaisseau de classe K nommée Seria Mau Genlicher cherchant désespérément une forme d’humanité, et Ed Chirnois le bulleur raté de New Venusport, tellement endetté qu’il a les terribles sœurs Cray au train ?
L’Ombre du Shrander est un texte asthmatique, dans lequel le lecteur est happé et ne respire que par à-coups. Il est immergé dans les destinées des personnages qui s’entremêlent pour mieux se séparer. Les protagonistes de ce space op pas ordinaire ont été avalés par un tourbillon et tout leur échappe. Ces êtres étranges et pourtant si familiers sont tiraillés par leur conscience, perdus dans leurs souvenirs et insatisfaits de leur sort. Mais ils sont obstinés, curieux et paradoxalement pleins de vie, d’une vie qui s’est emballée et les a embarqués. Ces sentiments sont rendus à merveille, servis par une écriture soignée, arythmique mais envoûtante et un sens de la mise en scène qui ferait pâlir plus d’un écrivain confirmé.
M. John Harrison est un auteur qui produit peu. Cela va à l’encontre des lois de productivité actuelles et du bonsens commercial. Mais tous ses livres sont des évènements, et celui-ci ne déroge pas à la règle. L’auteur fait partie de ceux qui réussissent à lier écriture plaisante, légèreté et interrogations subtiles. C’est d’ailleurs cette dernière caractéristique qui le rattache au genre de la SF, car Ll’Ombre du Shrander est un texte. Il n’a pas besoin de qualificatif ni d’entrer dans une catégorisation : il se suffit à lui-même. L’invitation à la réflexion est douce, n’use pas de prosélytisme et ne cherche pas à enrôler le lecteur ni à l’influencer. Les données sont là, à chacun d’en user comme bon lui semble. Et c’est un véritable tour de force, car c’est après avoir refermé le livre que les questions surgissent. Du travail d’orfèvre.
Difficile donc de passer à côté de ce livre, voué à devenir culte. Il a obtenu le prix James Tiptee Jr. et a été finaliste des prix British SF et Arthur C. Clarke. Un ouvrage qui a gagné sa place dans toute bonne bibliothèque de SF, maniant pour y parvenir de la plus délicate des qualités : la simplicité.
anabel delage
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M. John Harrison. L’Ombre du Shrander (traduit par Bernard Sigaud), Fleuve Noir, Rendez-vous Ailleurs, 2004, 272 p.- 18,00 € |
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