L’Ogrionne anorexique
Un vrai conte qui met en scène un interdit social de façon horrifique…
Un vrai conte met en scène un interdit social présenté d’une façon horrifique, et toutes les structures littéraires convergent vers le point central qui résume cet interdit…
Christian Poslaniec est un monsieur sérieux : maîtrise sur Desnos, doctorat sur Baudelaire, pédagogue, chercheur, auteur polymorphe (romans, pièces de théâtre, albums, ouvrages pédagogiques…). Premier livre publié en 1975 à l’École des loisirs, Le coffret d’Aladin, une anthologie de poèmes pour enfants.
Pef (Pierre Elie Ferrier) est un célèbre impertinent, père d’un non moins célèbre bambin, Le Prince de Motordu (25 ans et la langue toujours aussi mal pendue) mais également un auteur et un dessinateur engagé (Zappe la guerre aux éditions Rue du Monde en 1998).
Ensemble, ils ont déjà commis La Soupe aux Canards (Syros) et Pistache (Éditions du Sorbier) en 1986.
Ils récidivent avec L’Ogrionne anorexique et disons-le tout de go, avec tout le respect que je dois à ces deux vénérables, ils se lâchent.
Adélaïde, charmante ogrionne, a perdu l’appétit depuis que Lionel, un bel ogron, lui a avoué son amour. Aimer ! Un mot mi-câlin mi-festin qui sème la confusion dans son esprit.
Les parents d’Adélaïde consultent psychothérapeutes, psychanalystes, psychiatres et astrologues mais comme nous sommes dans un conte, la jolie princesse (pardon, la belle ogrionne) exige de son ogron charmant quatre épreuves qui détermineront sa guérison. Et voici Lionel parti pour ferrer la licorne, amidonner la chemise de la sorcière, intimider le diable des rochers et maîtriser le dragon déglingué.
Ce grand album n’est pas que pour les enfants : vingt ans d’expérience dans la littérature jeunesse n’ont pas entamé l’énergie de Poslaniec qui choisit de nous rappeler que les contes ne sont pas des petites histoires sans intérêt, mignonnettes ou carrément vides de sens, avec un peu de magie… Aussi est-ce avec ironie et férocité qu’il nous mitonne un « conte à l’ancienne » avec certes, un peu de magie, une jeune fille à délivrer (de son anorexie), des épreuves pour le héros et une fin heureuse, mais en adoptant le point de vue des ogres. Le pédagogue n’étant jamais très loin, il s’est également amusé à rajouter des notes en bas de page pour accentuer l’aspect parodique et a parsemé le texte d’allusions à d’autres auteurs. Les plus joueurs trouveront des références à Platon, Victor Hugo ou Daniel Pennac…
Pef non plus n’a pas mâché son crayon et nous propose des dessins à la fois drôles et cruels où les ogres, même les plus sympathiques, ont forcément un sourire carnassier. Superbes planches où l’on trouve un schéma présentant les meilleurs morceaux de l’enfanceau, le matériel du boucher ou une licorne sadique prête à embrocher un ogre placide.
Une bonne idée de cadeau de Noël décalé et provocateur. Mais attention, Maman, Papa, réfléchissez bien avant de dire à votre chère tête blonde « je vais te manger »… ou bien faites un vœu !
patricia chatel
Pef, Poslaniec, L’Ogrionne anorexique, éditions du Ricochet, album 25×36 cm, 40 p. – 14,00 €.
Pour les petits à partir de six ans, les grands et les ogres.