Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin

Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin

Un roman choc qui, à travers sa structure épistolaire, pose des questions qui dérangent

Trois jours avant son seizième anniversaire en avril 1999, Kevin Khatchadourian abat de sang froid neuf élèves et professeurs de son lycée. À travers cette référence directe au drame du lycée de Columbine survenu en 1999 et qui n’a cessé depuis de diviser l’opinion publique, Lionel Shriver met l’accent sur une question bien plus brûlante encore que celle posée par la libre vente des armes à feu, et souvent occultée : celle de la responsabilité parentale. Jusqu’à quel point les parents sont-ils responsables des actes de leurs enfants ?

Eva, Américaine d’origine arménienne, profite pleinement de sa réussite professionnelle auprès de son mari, jusqu’au jour où celui-ci ressent vivement le désir d’être père. Eva doit pourtant se rendre à l’évidence lors de la naissance de leur fils : elle n’a aucun instinct maternel, d’autant moins que Kevin se révèle un enfant turbulent. Lionel Shriver donne alors un véritable coup de poing dans les préjugés et lève le voile de manière directe et violente sur une réalité longtemps tenue comme tabou : l’instinct maternel n’est pas inné et son absence affecte la relation mère-enfant. L’auteur a le mérite de poser des questions chocs : toutes les mères vont-elles avoir l’instinct maternel ? Si elles ne l’ont pas, comment leur enfant vivra-t-il leur relation ? En somme, quelle est la responsabilité des parents lorsque leur enfant commet l’irréparable ?

Lorsque Kevin est incarcéré, Eva, séparée de son mari, se retrouve seule pour faire face à la fois au rejet permanent que son fils lui témoigne et au regard que la société pose sur cette mère qui a enfanté un monstre. Ainsi, entre le 8 novembre 2000 et le 8 avril 2001, Eva établit une longue correspondance avec son ex-mari, parfois quotidienne, sans épargner le moindre détail. Tout y passe : sa « nouvelle » vie depuis le drame, le poids de la culpabilité, la distance établie depuis des années avec son fils, ses réflexions sur sa propre responsabilité en tant que mère, le long cheminement qui a poussé Kevin à commettre un tel acte de barbarie… C’est à une véritable remise en question que se livre le personnage principal en mêlant faits d’actualité et auto-introspection avec en toile de fond la société américaine, son mode de fonctionnement et ses dérives.

Lionel Shriver, qui a reçu le prestigieux Orange Prize en 2005 pour cet ouvrage, nous livre ici un récit fort et direct, sans détours. Le message est passé, le livre est un choc dans le monde éditorial, notamment aux États-Unis, visés en premier lieu et dénoncés jusque dans le cœur même de son système et de ses fondements : la famille, et la violence qui pénètre de plus en plus les établissements scolaires américains – lycées, universités et même les écoles primaires, comme en témoignent plusieurs faits divers qui ont marqué la rentrée scolaire 2006 en septembre dernier. L’auteur renouvelle ici le genre épistolaire, style peu usuel pour un roman contemporain. L’auteur, aujourd’hui établie à Londres après avoir beaucoup voyagé -comme le personnage principal de son roman – et bien qu’américaine elle-même, se livre à une critique amère de la société et des interdits qui la touchent et l’étouffent.

Lionel Shriver adopte un point de vue radicalement différent de celui de la plupart des auteurs contemporains ou journalistes. Au lieu de se focaliser sur la violence télévisuelle, la libre circulation des armes, elle a le mérite de pointer du doigt l’origine de la dérive adolescente qui endeuille si souvent les Américains en posant les bonnes questions : comment en est-on arrivé là ? Depuis quand l’enfant a-t-il tout prémédité – car il s’agit très souvent d’un acte réfléchi et non spontané ? À quel point les parents sont-ils impliqués dans ce genre de drame ? Plus qu’une simple correspondance, Il faut qu’on parle de Kevin implique le lecteur et l’oblige à réfléchir sur la responsabilité citoyenne, qu’on soit parent ou non, américain ou européen…

Toutefois, le style délibérément emprunté par l’auteur, avec très peu de dialogues, quasiment aucun intervenant extérieur, impose une certaine lourdeur au récit qui peut nuire à la lecture. L’ouvrage, bien que très construit, laisse le libre choix à chacun d’adhérer ou non à ce qu’énonce narrateur car rien ne vient le contrebalancer, Eva et Kevin étant les seuls « véritables » personnages, le mari restant totalement muet. Le lecteur peut donc être surpris par le style littéraire de Lionel Shriver qui manque parfois de « punch » et confère à l’œuvre un ton quasi monotone tout au long des pages. Son écriture prend le risque de lasser plus que de déconcerter et de paraître rébarbative aux yeux de certains qui chercheraient un contrepoint à la posture d’Eva. Qu’on l’aime ou non, ce roman a le mérite de proposer une alternative à l’opinion actuelle trop souvent centrée sur un seul problème et de remuer une société qui refuse d’affronter la réalité et de prendre ses responsabilités.

v. cherrier

   
 

Lionel Shriver, Il faut qu’on parle de Kevin (traduit de l’anglais – Etats-Unis – par Françoise Cartano), septembre 2006, 485 p. – 22,00 €.

 
   

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