Vladimir Jabotinsky, Les Cinq
Dans les premières années du XXe siècle, le destin d’une famille juive d’Odessa. Enfin traduit en français,un grand roman de l’écrivain russe Vladimir Jabotinsky
Impliqué dans l’explosion sioniste dès 1903, écrivain habile aux évocations fortes en couleur des communautés juives vouées à disparaître, Vladimir Jabotinsky exprime dans cette œuvre empreinte d’un lyrisme farouche son sentiment tragique de la fatalité qui écrase l’homme. L’idée fixe de la mort et son attraction torturante supplicie le lecteur tout au long de ce roman en une continuelle, brûlante et sinistre rêverie, et l’entraîne dans les rues d’Odessa au début du XXe siècle. Nouvelle Babylone, la ville incarne l’obsession de la mort et de la passion qui habite le narrateur en une présence continuelle et douloureuse comme l’amour. Envoûté par la splendeur d’Odessa insouciante, repue1, il se laisse séduire par sa sensualité lourde et provocante, son atmosphère hagarde, hallucinée. Odessa à la bigarrure babylonienne2 sent le crime, le bordel et la prison. Elle apparaît toute fondue, noyée dans une langueur brumeuse pour mieux dissimuler d’horribles visions. Vautrée dans un abîme de déchéance, elle est la monstrueuse, la sanglante décrite par Isaac Babel3 en des scènes parfaitement hideuses. Dans l’ombre, le Russe y saigne ses proies juives dans le train quotidien du meurtre raciste. Ainsi la tempête des passions folles et des pogroms se déchaîne en un vertige de terreur. Le souffle de la destinée passe. Le destin, fatal artisan d’une œuvre de destruction, celle de la Révolution, instrument aveugle et meurtrier.
C’est dans cette colonie où les sentiments sont très exaltés, dans la torpeur ardente et l’excentricité très exotique d’une famille juive bourgeoise et cultivée, que se situe l’intrigue du roman. Ce qui constitue l’essence de l’œuvre, et son charme unique, c’est ce faisceau de personnalités que Jabotinsky fait vibrer à l’unisson. Ces Milgrom avec leurs antagonismes, leurs bizarreries de caractère, leur mélancolie incarnent la chaude jeunesse de cerveau, les fécondes ardeurs de la ville. Leurs portraits ondoyants et profonds se détachent avec une extraordinaire intensité de vie. Jeunesse nourrie de philosophie pessimiste et de fanatisme passionné comme celle de Lika, la nihiliste, la négatrice acharnée, de Sérioja doué du tempérament qui fait les criminels, de Maroussia, fleur de la décadence4 faite pour le vice mais qui traverse le roman sans une souillure, de l’étrange Marco, de Torik à la pureté d’âme quasi mystique. Jeunes filles étrangement perverses, excitantes et froides parmi les plus capiteuses de ces fleurs juives qui n’éclosent qu’à Odessa, voyous charmants, étudiants visionnaires, cette famille, comblée de toutes les séductions de l’esprit et de la beauté va bientôt danser un ballet grotesque et macabre, en un carnaval de fantômes où l’auteur tente d’exorciser l’épouvante par l’absurde. Masques expressifs et violemment personnels, obscurs et troubles comme ceux d’Ensor, ravagés par un sentiment de terreur sans forme et sans raison.
Ces bizarreries psychopathologiques apparaissent comme un phénomène obscur, indéniable et qui revêt l’étrange forme de la Fatalité. Car c’est bien de Fatalité qu’il s’agit. Fatalité qui s’exprime à travers le sang répandu, la tache ineffaçable qui tremble sur les murs, rouge comme les rideaux du théâtre municipal, rouge comme la chevelure rutilante5 de Maroussia, comme le sauvage appétit de Sérioja qui brise tout devant son désir. La couleur sert de fil conducteur à la tragédie, indiquant l’ondée de sang qui ruisselle sur les murs de la ville, la blessure empourprée d’un sang encore plus chaud, celui des lèvres aimées, la braise qui rougeoie comme le meurtre au fond des yeux, le fluide qui dit la vie profonde, inimitable de cette famille. Rouge comme l’immolation de Maroussia qui préfigure la flamme d’horreur des holocaustes futurs. Maroussia, pivot central du roman, qui a tout de la fille entretenue et de la cabotine et qui mêle allégrement la philosophie la plus noire à la galanterie, Maroussia qui incarne les éternelles ténèbres de la nature humaine. Pétrie de lumière, la chair faite d’un rayonnement, elle est l’ange déchu, la chimère de la Liberté et de la Passion. La lueur fauve, couleur d’or de sa chevelure appelle l’amour du narrateur, qui éclate et se révèle en même temps que l’incendie qui fait périr Maroussia, enveloppée dans les ondes de ses cheveux roux.
Ainsi le roman baigne dans cette vapeur de sang, imprégné par la flamme intérieure, la vie bouillonnante des Milgrom. Ne reste que le corps mutilé, carbonisé, souillé d’une vie adorable, l’adieu funèbre d’un peuple en proie aux hallucinations de l’épouvante, bientôt écrasé par la foudroyante et monstrueuse folie de l’Histoire.
NOTES
1 – Vladimir Jabotinsky, Les Cinq, 1936 ; traduit du russe par Jacques Imbert, Paris, Éditions des Syrtes, 2006, p. 29.
2 – Ibid., p. 42.
3 – Voir notamment Isaac Babel, « L’Histoire de mon pigeonnier » (1925), Contes d’Odessa, traduit par A. Bloch et M. Minoustchine, Paris, Gallimard, Folio, 1997, p. 125-144.
4 – Vladimir Jabotinsky, Les Cinq, op. cit., p. 285.
5 – Ibid., p. 56.
delphine durand
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Vladimir Jabotinsky, Les Cinq (texte de 1936 traduit du russe par Jacques Imbert), Éditions des Syrtes, mars 2006, 300 p. – 23,00 €. |

One thought on “Vladimir Jabotinsky, Les Cinq”
Merci pour votre critique intéressante ! Je me permets de signaler à vos lecteurs la parution récente de l’autobiographie de Jabotinsky, Histoire de ma vie, que j’ai eu le plaisir de traduire en français (éditions les Provinciales).