L’homme traversé et exigeant : entretien avec l’auteur François Prunier (Un poker avec l’Ange )
François Prunier, même s’il émet parfois des doutes, est sorti du champ des illusions. Pour preuve, par sa littérature (même si forcément ses propres illusions deviennent des champs en tant que manuel d’incertitudes), un tel auteur surmonte le temps qui passe, l’angoisse, le négatif et même la lumière offusquée de l’ombre. De plus, il donne un sens et un savoir poétique à notre désenchantement individuel et collectif par le jeu de poker avec l’Ange dont l’existence reste présente même au fond du néant et permet d’explorer des marges différentielles par rapport aux propositions consensuelles de l’imaginaire.
Pour François Prunier, c’est rassurant (et angoissant pour d’autres). Mais après tout, écrire reste un jeu de « go ! » qui devient une suite manquante où tout recommence. Parions que, pour l’auteur, existent des continuités évidentes. Voire des personnages et des lieux où ses jeux seront encore à faire.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La nécessité.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Oubliés. Je me souviens de la terreur, de l’angoisse mais aussi de l’intensité du bonheur. Plusieurs années de psychanalyse entre mes vingt et mes trente ans m’ont permis de lever le voile sur ma construction. Donc, je sais pourquoi j’ai élaboré certains fantasmes dans lesquels je resterai piégé jusqu’à la fin de mes jours et peut-être même au-delà.
A quoi avez-vous renoncé ?
A l’illusion du néant, l’espoir du néant. Plus accessoirement, à une certaine forme de réussite sociale : j’ai refusé maintes fois des postes et des promotions pour conserver le temps d’écrire. Cela n’a pas été facile et ça ne l’est toujours pas. J’aimerais pouvoir offrir à mes enfants des cadeaux que je ne pourrai jamais leur offrir. Et j’aimerais pouvoir mieux les aider. Il y a aussi la question du prestige social. Je n’en suis pas tout à fait libéré. J’assume mes choix mais pas sans amertume.
D’où venez-vous ?
D’une banlieue, d’une cité, à Maisons-Alfort, en face de l’usine Springer aux pestilentielles exhalaisons de levure chimique.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
De la culpabilité, de la honte, de la colère.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Sexuel, plus tout à fait quotidien.
Comment définissez-vous votre vision de l’écriture ?
Une recherche mystique peut-être, entrer en contact avec une force qui me fait du bien, mais ce n’est peut-être qu’un jeu de dupe avec moi-même. Il me semble que ce n’en est pas un, mais je ne peux pas totalement en exclure l’hypothèse.
Comment faites-vous pour « reverdir » l’idée d’Apollinaire « l’enchanteur pourrissant » ?
En le retrouvant.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Je n’avais que quelques mois. J’étais allongé dans un landau et je contemplais avec émerveillement les rayons du soleil à travers les feuilles vertes des arbres. Biely prétendait se souvenir du temps où il était dans le ventre de sa mère. Pour le prouver, il a écrit Kotyk Letaïev. C’est un livre assez troublant, qui laisse à penser qu’il ne mentait pas.
Et votre première lecture ?
« Crin blanc », de René Guillot, j’étais enfant.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Un peu de musique classique (de douces mélodies), un peu de chanson française (de l’émotion et/ou de la poésie) mais surtout du Métal. Le Métal exprime et transcende à la perfection la rage et le désespoir.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Aucun. Je ne relis jamais. Je n’aurais pas assez d’une vie pour lire tout ce que je voudrais lire. C’est pourquoi j’ai choisi de ne pas relire mais de toujours découvrir. Et je m’y tiens.
Quel film vous fait pleurer ?
« Million Dollar Baby ». Pas seulement parce que l’histoire est poignante, servie par une réalisation superbe de sobriété et un jeu d’acteurs parfait. Ce film m’atteint profondément. Il touche une blessure jamais refermée concernant mon histoire d’amour avec ma mère.
Quand vous vous regardez dans un miroir, qui voyez-vous ?
Physiquement, une beauté vieillissante, sans fausse modestie. Psychologiquement, un type doux et névrosé, fragile et fort à la fois, un homme et un petit garçon. Quelqu’un qui sait qu’il a la chance d’avoir été épargné par rapport à ce que subit l’immense majorité des êtres humains à travers le monde. Quelqu’un qui se préoccupe de littérature et qui sait très bien que c’est une illusion de luxe et qu’il a de la chance de pouvoir occuper sa vie avec ça, qu’il aurait mieux fait de faire autre chose, d’essayer de mettre cette énergie au service des autres. Quelqu’un qui a conscience de ses limites, de son égoïsme, de ses qualités mais aussi de ses défauts, de ses faiblesses et de ses bassesses. Je crois ne plus me faire d’illusions sur mon compte. Mais je n’ai par définition pas conscience des illusions qui me tiennent encore sous leur emprise. L’absence d’illusions est encore une illusion.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne. Ce n’est pas que je n’ai pas peur. Aucune personne à qui j’ai envie d’écrire ne m’inspire de la peur.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
La mer. Elle renvoie à la solitude. C’est une beauté déchirante, âpre et cruelle. Mais elle n’est pas un mythe. Elle est une réalité. Peut-être que je ne comprends pas la question. Ou alors, aucune ville ni aucun lieu n’a pour moi valeur de mythe.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
En tant que poète, je citerai des noms qui risquent de me faire paraître prétentieux, mais c’est peut-être parce qu’ils sont proches de nombreux lecteurs qu’ils sont immenses ? Donc à la fois Rimbaud, Apollinaire, Claudel, Char et Baudelaire bien sûr, qui est incontournable, non par la forme mais par le fond.
En tant que romancier, des auteurs qui sont aujourd’hui méprisés, considérés comme désuets, pour ne pas dire ringards, mais ce n’est pas pour cela que je les aime. Je n’ai pas l’esprit de contradiction. J’aime leur sobriété, leur simplicité, leur façon de dire des choses vraies et profondes : André Maurois, François Mauriac, Charles Morgan, Somerset Maugham…
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un siège définitif à l’Académie Goncourt ; après tout, elle a aussi compté des anarchistes et des rebelles… mais je suis lucide : ça n’arrivera jamais.
Que défendez-vous ?
Rien. Ou peut-être une certaine forme de littérature. Une idée de vie. L’ange dont je crois percevoir la lumière. Mais c’est une défense très passive. A ma manière. Je ne suis offensif que lorsque j’ai la plume à la main.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Je n’ai pas lu Lacan. Je crois qu’il affirmait que la question importante était : « qu’est-ce que tu veux ? ». C’est une approche très différente de celle de Freud, que je connais mieux. Cette question m’incite à penser que sa démarche et sa pensée sont peut-être aussi riches et fondamentales que celles de Freud. Mais cette phrase, que je connaissais bien sûr, me fait penser à une sorte de slogan publicitaire. C’est une formule percutante mais un peu creuse, assez sombre et injuste. Peut-être a-t-elle pour objectif de dynamiter une conception mièvre et mensongère de l’amour… L’amour, c’est donner, c’est prendre, c’est mentir et se mentir, tromper et se tromper, se déchirer, se soutenir, se faire énormément de bien et autant de mal. C’est puissant, prodigieux et dur. Mais il vaut mieux aimer, quitte à en payer le prix, qui est très cher. Vivre sans amour n’est pas vivre. C’est à peine exister, à peine survivre. Un truc de mort vivant. Bon, il reste à présent à trouver la formule qui résume tout cela en une seule et belle phrase !
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
C’est une phrase réjouissante. Une belle philosophie de vie.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Que savez-vous de la mort ?
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 10 novembre 2025.