François Prunier, Un poker avec l’Ange
Le ciel de la terre
Mixage de beauté et de doute, un tel livre avance chargé de ses diverses cartes en 13 jeux où François Prunier ose des apartés ou des invasions dans un capharnaüm entre les ivresses de la vie et le prestige de la mort, entre les feux dévorés de ténèbres, les guerres sur la Terre, une longue promenade et des jours comme des nuits douteuses au risque de se perdre jusqu’au dernier bouquet moins de roses que de mots et maux mais quitte à « recueillir les sueurs de la fleur qui n’éclot que la nuit ». Ainsi va l’affranchissement nocturne aux lumières de la lune mais aussi celui des amants bouillant les cartes du Tendre entre coup de soleil, de foudre ou de sortilège.
Existe ainsi une succession de miroirs. Des mondes semblent à portée de pensée. Chaque page de ce livre déplie ses ailes pour un tel voyage mais là où les mots s’écoulent, la carte n’est pas forcément la bonne. Entre l’ombre et la lumière, le regard du poète veille, moins précieux ridicule que traducteur du tombeau d‘Igitur cher à Mallarmé mais pour passer d’autres seuils et peu importe le lieu. Car chaque porte compte. C’est un pass – ou un pas.
Dans cette exploration, Prunier poète est un géologue qui prend note de ses découvertes. Il est à la fois chirurgien de l’âme et de l’écriture. Son but : ouvrir diverses entrailles mais en s’érigeant aussi maître des métaphores et pour une raison majeure : elles enfoncent leurs racines dans l’inconscient pour éclore dans l’espace de la pensée. Il ne faut pas la traquer comme un chasseur mais l’aimer comme un jardinier et ses plantes. D’où, après tout, ce qu’Apollinaire enseigna : le poète reste « l’enchanteur pourrissant » idéal qui s’évade par les putrides et les miasmes mais aussi la lumière et le délicieux de la langue montante.
Quitte au besoin à remettre René Char à sa place car plus abstrait que consistant. Prunier renverse la donne. Il ne craint jamais l’image face au péto-Char. A l’inverse, épris du Minotaure, notre poète ne craint jamais de mordre la poussière et ose le ciel de la terre – ce qui reste l’essentiel. Il demeure plus fort que le temps car être et disparaître sont certes des nécessités mais, avant le dernier verbe, le Verbe reste dès l’origine et juste avant la fin. Le rêve pas moins, pas plus tant que n’est pas encore la nuit. A bon entendeur salut ! Et faites vos jeux. Et même au poker, le menteur ne nuit jamais avec un ange. Noir ou lumineux, qu’importe.
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jean-paul gavard-perret
François Prunier, Un poker avec l’Ange, Douro, 2025, 270 p. – 17,00 €.