L’éveil du Printemps

L’éveil du Printemps

Le metteur en scène parvient à représenter les scènes les plus graves sur un mode léger et esthétique

Le metteur en scène colombien basé à Genève, connu pour ses adaptations baroques et iconoclastes, investit avec ferveur la pièce de jeunesse de Wedekind, qui met en scène des adolescents en proie aux affres de leur passage à l’âge adulte. Le texte, tout d’ellipses et d’intuitions, offre au scénographe une grande liberté de mise en espace. Le spectacle ludique et ingénieux constitue une réussite incontestable, pleine de fraicheur et d’ingéniosité.


Le jubilatoire éveil d’Omar Porras
Une danse maladroite d’enfants trop grandis ouvre la représentation, qui enchaîne sur une scène d’intimité. On joue la plupart du temps dans la terre meuble, qui salit peu à peu les jambes en jupes et culottes courtes. Les tableaux présentés sur un ton allègre, en groupe, sous l’aspect de chorégraphies approximativement mimées, avec un accompagnement musical déterminant, de sorte qu’ils prennent volontiers le tour de ballets cabotins. Le spectacle se déroule comme une sarabande joyeuse prenant parfois des allures de danse de mort.
Le décor est fait de murs un peu abîmés, de portiques, d’un fond de scène figurant des arbres, forêt d’où surgissent souvent des images de vitalité. Un temps, des corps nus dans la pénombre s’y livrent à une bacchanale mystique. Omar Porras profite des ruptures du texte pour cultiver les contrastes entre les atmosphères, nourries des seules variations dans l’éclairage et la musique.

La représentation est riche en petites trouvailles qui égayent et agrémentent le récit peu narratif. Une scène de violence est figurée au moyen d’une poupée dont les mouvements sont doublés par ceux de l’actrice. Des dialogues sont mimés et presque criés à la manière de l’expressivité factice du cinéma muet. Un piano est déplacé par des acteurs qui soufflent desssus…
Les personnages de la pièce, des « types » attachants, sont incarnés avec bonheur par la troupe du Teatro Malandro : le génie créateur, l’appliqué looser, l’ingénue libertine, les mères protectrices, les enseignants castrateurs, la pauvresse débauchée. Les acteurs grâce à leur maquillage deviennent des « gueules » qui composent leur rôle de façon expressive, cherchant l’effet comique de l’exagération caricaturale. Les caractères sont affirmés de façon d’autant plus prégnante qu’on les appréhende dans leur évolution.

Entre récréation et bacchanale
De la cour d’école, le spectacle fait passer aux nuits incertaines de l’adolescence. L’interrogation sur la sexualité prend des allures de questionnement métaphysique. Le metteur en scène s’amuse à explorer les moirures des zones interlopes, points de passage et frontières dont la détermination fait question ; il s’y révèle un ingénieux créateur d’ambiance. Réussissant à conjoindre avec adresse les éléments les plus improbables, le metteur en scène parvient à représenter les scènes les plus graves sur un mode léger et esthétique, sans perdre d’intensité expressive ni trahir l’intention de l’auteur.
La dernière scène, fantastique, est traitée avec la même dextérité : le chœur des esprits se révèle au héros en enlevant tout simplement ses masques, découvrant au spectateur le visage non grimé des acteurs : le jeu des âmes est une ouverture à la vie.

christophe giolito

L’éveil du Printemps
de Frank Wedekind
Mise en scène et adaptation Omar Porras

Traduction et adaptation Marco Sabbatini
Avec : Sophie Botte (Madame Gabor, Ilse et une jeune fille) ; Olivia Dalric (Madame Bergmann, La Directrice et une jeune fille) ; Peggy Dias (Frau Schmidt et une jeune fille) ; Alexandre Etheve (Hans et Herr Hungergurt) ; Adrien Gygax (Otto et Monsieur Gabor) ; Paul Jeanson (Melchior) ; Jeanne Pasquier (Wendla, Frau Knuppeldick et une jeune fille) ; François Praud (Moritz et le Pasteur) ; Anna-Lena Strasse (Martha et Frau Habebald). Assistant à la mise en scène : Jean-Baptiste Arnal ; Composition et direction musicale : Luis Naon ; Compositeur et assistant direction musicale : Alessandro Ratoci ; Scénographie : Amélie Kirtzé-Topor ; Costumes : Irène Schlatter (assistée par Amandine Rutschmann) ; Accessoires : Laurent Boulanger ; Administratrice : Florence Crettol ; Communication : Sara Dominguez ; Direction technique : Olivier Loretan ; Régie plateau : Jean-Marc Bassoli ; Régie son : Emmanuel Nappey ; Création lumière : Mathias Roche ; Perruques et maquillages : Véronique Nguyen. Une production Teatro Malandro (Genève, Suisse) ; coproduction Théâtre Forum Meyrin – Espace Malraux Scène Nationale de Chambéry et de la Savoie, avec l’appui de la Ville de Genève, Département de la Culture – République et Canton de Genève – Commune de Meyrin – Pro Helvetia, Fondation Suisse pour la Culture – Fondation Meyrinoise pour la Promotion Culturelle Sportive et Sociale – Fondation Wilsdorf | Le Teatro Malandro est en résidence au Théâtre Forum Meyrin.

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