Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan : un cinéaste mystique
Au commencement était la neige comme héroïne principale : une neige mystique qui rappelle le merveilleux « Prône de la grande déclaration » (Khotbat al-Bayân), attribué au premier Imam : « Je suis le Signe du Très-Haut. Je suis la gnose des mystères. Je suis le Seuil des Seuils. Je suis le familier des éclats de la Majesté divine. Je suis le Premier et le Dernier, le Manifesté et le Caché ».
Dans Les Herbes sèches, Nuri Bilge Ceylan montre une fois de plus l’étendue de sa puissance. Son cinéma de création, qui joint la géométrie visuelle à l’évocation spirituelle par l’appât des quotidiennetés, est à des années-lumière des films d’itération psychotique que la racine carrée du dollar représente. Loin du cinéma légalitaire, incarnant « l’écume roulée par le torrent » des restes d’une humanité clownique et clonique, Ceylan filme le soufisme des vies ordinaires.
Il y a donc la neige, les montagnes sublimes de la Turquie orientale, la vie rude des campagnes acculées, l’envie de s’en échapper, la perversité polymorphe des relations sociales, le vide titularisé sans banc de remplacement. On y retrouve des instituteurs accusés d’attouchements (sans le larmoiement européen), dont l’existence est bannie d’elle-même, des victimes d’attentat, des vendettas jamais montrées, mais qui forment un autre cheptel de monts que l’on ne gravit jamais entièrement, prisonniers que nous sommes de notre désir de combattre ce qui n’existe pas ; des amours perturbées par l’absence de perspective au sens littéral du terme.
Ceylan visualise la sécheresse des possibilités, leur amoindrissement dû à l’incapacité de les appréhender, la perte de soi dans l’abandon de soi ; c’est magnifique. C’est terrifiant sous la lampe à pétrole ou près de la fontaine d’eau pure où des hommes ordinaires putréfient ce qu’ils pourraient être au nom de ce qu’ils ne seront pas : le sens de l’hypothèse semble avoir disparu sous l’effet des poisons de la vie collective au centre de laquelle rien de ce qui arrive n’a de sens puisque tout se passe comme s’il pouvait se passer quelque chose dans le monde des objets et des évènements.
C’est si beau qu’il faut demander l’asile mystique en Turquie. Ainsi, quand l’instituteur, invité par une collègue, militante, amputée d’une jambe à la suite d’une explosion, lui dit : « pourquoi est-ce si important qu’on pense tous la même chose (après qu’elle lui ait proposé de sortir de sa nonchalance politique) ? Moi, je suis tout seul dans ce tumulte ».
Ceylan fait sien ce poème de Juliet : « gains innombrables / et que je ne devrais / jamais perdre / encore que sur ce non-chemin / rien ne soit jamais gagné ». Au fond, tous les grands créateurs essaient de répondre à une question impossible : « qu’est-ce que vivre ? ». La plupart proposent une réponse négative : ne pas acheter un objet de plus, ne pas partir en vacances, ne rien n’espérer de la vie sociale. Quelques-uns, comme Ceylan, jettent des ponts entre la bataille de boules de neige et l’aspiration à une forme de sentimentalité, sur fond d’aboiements et de règlements de comptes.
Dans tous les cas, l’existence n’est jamais une mauvaise habitude à perdre, même si « ce que je fais, dis, pense, éprouve, désire, reçois… ne peut me contenir ». Bien sûr, quelques doutes vous étreignent parfois lorsque vous regardez une file d’automobilistes s’arrêter pour s’extasier devant un accident de la route, une caravane dernier cri ou une brosse à reluire d’un grand couturier.
À l’opposé de cela, Ceylan est un théosophe du visuel et ses films forment un cosmocinéma comme il y eut un Hésiode pour la cosmogonie. Il forme une hiérohistoire sans Dieu, car l’homme est seul face à ses connaissances dans l’esseulement convergent de ses ignorances : le cœur a fondu sous l’absence de flamme. Cette hiérohistoire se définit, selon Corbin, comme les « représentations impliquées dans l’idée de cycles… qui ne consiste pas dans l’observation, l’enregistrement ou la critique de faits empiriques, mais qui résulte d’un mode de perception qui dépasse la matérialité des faits empiriques… Ce sont des faits spirituels ».
Ceylan chemine sous « le signe subtil de la transcendance », comme le dit son héros d’instituteur qui affirme, à son amante d’un soir, que « son unique gain est ce désert qui te traverse. Rien d’autre ». Ceylan, sans bruit ni fureur, sans levier de vitesse ni femme nue, nous offre une leçon d’indifférence, d’enténèbrement et de renouveau d’herbes sèches dans l’herpès des décombres d’aujourd’hui et des ruines antiques.
On est au confluent de toutes les mers, là on navigue seul et à vue. C’est le cinéaste de l’occultation comme il y a des écrivains du vide vain : l’occultation, cette marge entre le pessimisme dont la radicalité implique l’espoir, et le désœuvrement dont l’exposé n’interdit pas la négation. Ses films permettent une vision littérale ou anagogique, mais jamais morale ou homilétique. Au fond, Ceylan est lui-même dans la génialité de ce qu’il réalise dans un monde où l’enclos à moutons est ouvert aux quatre vents, sans espérance de le refermer, laissant l’Objet et l’offensive contre le Silence peu à peu nier à la réalité sa nature spirituelle, quasi paraclétique.
Bientôt, il ne restera que ce réel composé de soi-disant faits, à partir duquel on se demandera : où se cacher pour vivre dignement ? La cachette pourrait devenir cette réalité créatrice, qui est le contraire de l’assemblée des événements qui pollue même les détritus. Dans cette perspective, il est urgent d’anatoliser le monde. Ceylan nous y aide amplement par son message tout personnel. C’est en somme une « prophétie intransitive », celle de la liberté contre les individus. Pour paraphraser un hadith célèbre, « s’il ne restait au monde qu’un seul jour à exister », Ceylan « allongerait ce jour ».
valery molet
De Nuri Bilge Ceylan | Par Akın Aksu, Ebru Ceylan
Avec Deniz Celiloğlu, Merve Dizdar, Musab Ekici
Genre : Drame
Durée : 3 H 18 mn
Sortie 12 juillet 2023 en salle
Synopsis
Samet est un jeune enseignant dans un village reculé d’Anatolie. Alors qu’il attend depuis plusieurs années sa mutation à Istanbul, une série d’événements lui fait perdre tout espoir. Jusqu’au jour où il rencontre Nuray, jeune professeure comme lui…