Les Antilopes
Une pièce évoquant l’entropie folle du monde occidental rivé à ses fantômes colonialistes, ou le fantasme d’une Afrique dévorante
Avec une rigueur assurée, la pièce de Henning Mankell, transposée par le metteur en scène Jean-Pierre Vincent, sonde l’imaginaire angoissé occidental post (néo ?)-colonialiste que dévore une Afrique de fantasme, inquiétante et proliférante. Dans la sécurité cadenassée de leur résidence « coloniale » – tellement cadenassée qu’elle signale toutes les craintes et appréhensions de ses possédants – un couple est peu à peu envahi par la folie, la gangrène, la végétation, les rumeurs qui viennent peut-être de dehors, ou peut-être plus sûrement d’une angoisse dévoratrice nourrie de ses propres peurs. La question des relations du monde occidental au tiers-monde n’est pas seulement une affaire politique mais revêt d’évidence une puissante dimension spirituelle, et c’est l’imaginaire collectif européen dans sa relation aux pays du tiers-monde que cette pièce entreprend de mettre en jeu dans sa logique affolée et délirante.

Tout part donc d’un huis-clos, celui, traditionnel sur nos scènes, d’un salon cossu où se démène un couple sur le départ. Le mari, envoyé en Afrique pour un travail de développement humain autour d’un projet de forage de puits pour les populations privées d’eau, attend son remplaçant. Cet espace qui eût pu être propice au schèma vaudevillesque se voit donc perturbé par cette donnée : ce salon européen se trouverait en Afrique, cerné de toutes parts de murs impénétrables et de chiens féroces, clos sur lui-même par une porte épaisse et cadenassée. Condition même d’un espace entropique que la clôture sur soi de cet îlot occidental qui évoque notre enfermement mental culturel, nos préjugés hérités du colonialisme ou de mythes plus récents : les femmes se livrent à la promiscuité, les hommes à la paresse, les gouvernants sont corrompus… Espace entropique donc que celui-ci et voué inéluctablement à la désorganisation et au chaos : l’espace prolifère, les repères temporels manquent, la folie et la crise les déchirent, les corps suppurent et suintent. Le jeu de Jacques Bonaffé se montre remarquable de désorganisation verbale et gestuelle, traduisant puissamment l’effroi dérisoire de cet homme miné, épuisé par l’Afrique gangrenante, épuisante, qu’il a trouvée ou peut-être créée lui-même…
Espace entropique, certes, ce salon n’est pas pour autant totalement étanche, puisque des bruits de jungle viennent de l’extérieur, les plantes sauvages envahissent l’espace et la clarté étrange et belle d’une fenêtre décroît…
Cependant, le spectateur s’interroge sur le statut de cette Afrique. Nous l’avons dit, ce qui se joue peut-être ici est une représentation, un fantasme dans la marche délirante de ses propres données, ce que traduit symboliquement l’absence des victimes de ces préjugés : lorsque le couple s’adresse aux Africains, il parle au vide.
Ici, quelque chose revient, qui hante, une étrange faute, une honte, un crime ou plusieurs, une monstruosité qui se cache, angoissante. Une trame se noue pleine d’angoisse et de culpabilités autour de cette tentative de retour en Europe : de vieux fantômes sont évoqués par la femme, des choses répugnantes commises par son mari, cet homme inhumain d’infantilisme et de mollesse, pathétique par son épuisement vital, son délabrement mental et organique.
Finalement, cette histoire se présente comme une symptomatologie clinique de nos traumas, angoisses et délires actuels. Par l’absence symbolique des Noirs, de ceux-là qui subissent nos représentations encore trop imaginaires, cette pièce évite deux écueils il nous semble : on ne peut l’accuser d’alimenter l’effroi contemporain vis-à-vis des minorités – ni, d’ailleurs, de s’en nourrir – et elle ne formule aucune thèse sur une « réalité africaine ». Le théâtre peut donner des leçons, éduquer, combattre… il peut simplement aider à déciller les yeux du public, sans montrer une réalité plurielle et promise à devenir, réalité qui doit être l’affaire pratique du spectateur.
Ce dont il s’agit, c’est d’exposer un imaginaire européen, renvoyé à lui-même dans ses schémas et ses obsessions, son climat paranoïaque qui jamais ne peut aller à la rencontre de l’Autre que pathologiquement, pourrissant et promis à l’étouffement morbide. L’enfermement mental comme ravage de soi.
samuel vigier
Les Antilopes
Mise en scène :
Jean-Pierre Vincent
Assistante à la mise en scène :
Frédérique Plain
Dramaturgie :
Bernard Chartreux
Avec :
Jacques Bonnaffé, Jean-Charles Dumay, Luce Mouchel
Décor :
Jean-Paul Chambas assisté de Carole Metzner
Costumes :
Patrice Cauchetier
Lumières :
Alain Poisson
Son :
Alain Gravier
Maquillage :
Suzanne Pisteur