La Révolte

La Révolte

Avant Ibsen, Villiers de l’Isle-Adam concevait le drame de la femme dans la société bourgeoise, celle du rêve, broyée par son mari intéressé

Un homme, une femme, travaillant à des écrits comptables, dos à dos, dans un office austère, un saxo rythmant l’inlassable répétition de la scène… éléments de ce qui semble ne pouvoir être une histoire… Le cadre est monumental, enclos dans des ténèbres étouffantes, autorisant un huis-clos oppressant.
Avec une rigueur légèrement mystique la scène expose dans son ascétisme opulent l’ambiance du quotidien bourgeois de la fin de la seconde moitié du XIXe siècle. Le mari comptable bavarde, converse avec son épouse sur des questions d’affaires, que ce soit celles de son office ou simplement de la vie quotidienne. Il se complimente de son choix : cette épouse est parfaite, belle, intelligente, elle sert au mieux ses intérêts en ayant en peu de temps triplé sa fortune. Sous le bavardage trivial apparaît le système égocentrique et cruel de la mentalité bourgeoise : au principe de son éthique, toujours l’intérêt. L’usure du quotidien, oppressant, se montre – de ce quotidien dérisoire, cynique, froid et pesant – de manière fascinante au spectateur. Par cette capacité à rendre l’ennui, le vide d’un soir comme un autre, cette pièce est déjà d’une force originale, creusant le rien d’un ménage uni par la « raison ».

Et d’un coup quelque chose craque… cette femme intelligente est une insatisfaite : mariée par devoir, elle a patiemment ménagé avec lucidité et ténacité sa révolte. Le masque de son rôle tombe. Elle a économisé de quoi vivre, survivre, même si c’est dans la misère la plus totale, elle pourra fuir cette misère morale que lui a réservée son mari en lui refusant le droit au rêve. L’auteur visionnaire de l’Eve futurejoue ici le drame de l’idéal dans sa lutte décidée et pleine de pathétique face au réel, le drame du Poète – ici incarné dans la figure mineure de la femme – face au bourgeois. Cette rêveuse essaye de fuir le positivisme pragmatique bourgeois de son mari qui lui fait horreur… Elle semble prête à réussir son départ vers le Mystère, l’Âme, les cieux…, et son mari ne peut la comprendre, pour lui elle n’est que folle, même si un moment il tremble et semble prêt de craquer lui-même, les acteurs jouant avec une force mêlée de retenue ce drame de deux âmes qui se déchirent… Deux misères s’effondrent l’une avec l’autre.

Anticipant sur Ibsen, cette pièce a choqué à son époque, pour la vigueur de ses vues psychiques, sa force dissolvante et critique, mais la force de cette pièce c’est son ironie. En présentant l’échec total de cette femme qui semblait avoir atteint son rêve et finalement découvre que ce quotidien a totalement desséché son âme, jusqu’au bout Villiers de l’Isle-Adam développe la logique éreintante pour l’âme et le rêve propre à la machine bourgeoise, qui broie, avilit et infantilise les femmes. Jusqu’au chant du cygne de cette poétesse maudite qui semble se réveiller épuisée… de son Rêve, dévorée par la vie pratique et utile, intéressée ; un chant du cygne déclamatoire et emphatique mais poussé avec une ironie fine par Sandrine Bonjean.
Malgré quelques longueurs démonstratives trop éloquentes dans la langue, cette pièce se voit marquée par la sourde beauté impressionniste travaillant les visions de cette femme brisée se mêlant à la vigueur dramatique de sa marche noire et épuisée.

samuel vigier

 

 

 

La Révolte
Mise en scène :
Jean-Marie Villégier et Jonathan Duverger
Avec :
Sandrina Bonjean et Emmanuel Guillon
Décor :
Jean-Marie Abplanalp
Costumes :
Patrice Cauchetier
Lumière :
Patrick Méeüs

 

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