Le Retour d’Iphigénie
Une méditation mystique aux résonances politiques qui fouille les douleurs de la solitude et de l’abandon voulu par un Pouvoir qui fut aimé…
Ce spectacle fait partie, avec Victoire, de Pier Paolo Pasolini, des « Trois propositions théâtrales » jouées par la Compagnie de la Mauvaise Graine sous le titre Avec les armes de la poésie.
Du théâtre, du vrai, mystique et puissant, pétrissant les mots de lumière et d’ombre, de gestes retenus et hiéroglyphes, ces mots pleins de fièvre, d’une nostalgie inquiète face à la rage dévastatrice du pouvoir, d’une inquiétude face à la solitude, à l’abandon et à la mort – ces mots qui tremblent devant l’horreur trop visible des puissants et qui frémissent en annonçant l’ordre de l’invisible.
Les armes de la poésie : Yannis Ritsos fut un combattant par le verbe de la liberté et de la justice humaine. Il fit partie de ceux qui souffrirent pour leurs mots jusque dans leur chair… Avec Le Retour d’Iphigénie, le poète a composé un texte fascinant et beau, précieux, il a tracé un ruisseau verbal clair et chatoyant à la fois où coule un courant de conscience perdu, celui d’une fille qu’une nation, qu’un père voulurent sacrifier à leur entreprise de chaos et de mort – une fille, une conscience enfermée dans une chambre symbolique qui évoque celle pareillement close et défunte du poète, sa cellule, et qui tente par la seule force de la mémoire et de la voix une remontée, une anamnèse tragique vers la source originelle de la douleur, de la mort.
Cette anamnèse, c’est celle d’une fille que l’on a soustraite au monde des vivants ; c’est une remontée trouble qui explore les objets autour d’elle, lesquels semblent tous frappés d’oubli, de poussière, de poudre de temps et d’os. Une fille prise sur scène dans une chambre de plastique enténébrée où elle et son frère, Oreste, ne sont plus que silhouettes fugaces, indécidables ; une fille qui tente de nous parler depuis son lointain séjour de mort, séjour défunt d’où sourd une musique mystique, minimale, une musique qui couve et évoque l’absence. Cette remontée de la mémoire retourne vaguement, difficilement, à l’époque effroyable de l’enfance, pleine de masques et de douleurs contenues, sans qu’il y ait pourtant rage, sans qu’il y ait pourtant plainte, et c’est cette absence de haine à l’égard des bourreaux qui est belle : Anne-Catherine Chagrot parvient, avec sa voix retenue chargée de douleur lointaine, lointaine, à faire frémir cette émotion d’une fille qui fut désignée à n’être qu’une ombre dès son enfance, à porter un masque de biche qui la prédestinait au sacrifice, toujours déjà sacrifiée, abandonnée par son père, aussi sa mère étrangement…
C’est alors une zone de l’intime qui se déploie, pleine de souvenirs fragmentés, d’objets personnels, de présences fantomatiques et denses, tous évoqués d’une manière lointaine et proche à la fois, et qui fouille douloureusement nos âmes en deuil d’une enfance évanouie, Ritsos atteignant dans son écriture magique à ce flou troublant d’une intimité profonde et unique qui parvient paradoxalement à toucher d’autant plus violemment chacun des auditeurs, une écriture dont Duras, notamment, maîtrisait tant les mystères.
Cette anamnèse c’est aussi celle de la douleur d’un peuple… Le peuple grec, tous les peuples, tous ceux qui sont en adoration devant les idoles du passé, qui enferment leurs idoles et leurs existences d’ombre -malheur au peuple qui a besoin de héros ! celui-là n’en sera que l’ombre… – dans des cages plastiques et tragiques à la manière des marionnettes émouvantes, dessinées par Bérangère Vantusso, marionnettes travaillées d’un archaïsme frémissant de la douleur d’être deux (frère et sœur) et si seuls, et qui incarnent la geste douloureuse et confinée de ces victimes jumelles du destin qui les a séparées infimement, infiniment – Oreste et Iphigénie.
Cette anamnèse d’un peuple, c’est à l’intérieur du texte l’évocation des statues, des images de héros que chérissent et oublient les peuples, ces images pétrifiées, frappées de mort, ces images qui plongent un peuple dans le passé, qui l’enferment dans un présent qui ne passe pas – faut-il songer au communisme de Ritsos qui voit la mort sans espoir frapper son peuple avec le triomphe de la dictature des colonels ? Cette anamnèse de tout un peuple, c’est aussi, en deçà du texte, en filigrane, le retour des spectateurs, de l’auditoire, sur un passé millénaire et archaïque, celui des tragédies et des mythes, des Atrides, cette vieille famille royale de Mycènes dévastée par le jeu des dieux et de la rage politique, ce passé millénaire, ce socle culturel éclairant cruellement un présent autant tragique.
Ici tout est intérieur, c’est la question du passé d’un peuple et d’une conscience, en même temps, qui se joue, et la mise en scène le fait frémir ce texte, le fait circuler dans un espace religieux et supérieur à celui de l’existence quotidienne, notre existence pleine d’images et d’idoles aussi, espace qui annonce l’imminence d’une vie de deuil, d’un départ dans la solitude, la nôtre peut-être encore ? Quelle échappée hors du sacrifice et de l’abandon collectif ? Quel espoir dernier devant la mort d’un passé (un présent) qui dévore, devant une nation en culte du passé – nous et le présent médiatique – et sans promesse d’avenir ? Le rêve d’une Survie, d’une existence supérieure malgré tout ? La communion des douleurs de tout un peuple qui se joignent à écouter le poète pour se secouer de ce mauvais rêve d’un passé mort qu’on lui impose ?
Un texte iridescent d’une clarté obscure et profonde qu’une scène radieuse rend à toute son inquiétude généreuse.
samuel vigier
Le Retour d’Iphigénie
(traduit du grec par Dominique Grandmont)
Mise en scène :
Arnaud Meunier
Avec :
Anne-Catherine Chagrot, Florian Goetz
Scénographie :
Camille Duchemin
Marionnettes :
Bérangère Vantusso
Son :
Benjamin Jaussaud
Lumière :
Romuald Lesné
Durée du spectacle :
1 heure