Barbe-Bleue, espoir de femme
Un travail qui livre un conte cru, cruel et ravissant, approximatif parfois, mais fascinant
Le travail de cette jeune troupe nous fait entrer, glisser dans un univers paradoxal, un univers beau, naïf et inquiétant, celui propre à l’écriture de l’auteur allemande Dea Loher, auteur qui puise dans les ressources traumatiques – latentes mais puissantes – de nos cohortes d’enfance pour exposer avec une violence onirique la tragédie du désir dans notre monde contemporain, désir hyperbolique et cru à la fois, sexuel et violent.
Ici, la scène est plastique, dévorée par un emplacement proliférant de boîtes à chaussures qui contiennent nos rêves frivole – de belles chaussures qui sont un clin d’oeil obligé à une Cendrillon fétichiste. Ici la scène, par l’usage de l’abstraction et du noir et blanc, invente un lieu utopique qui fige le temps de cette histoire sans issue, un espace asilaire où la folie se consume, celle d’une logique meurtrière désespérée. C’est l’histoire du drame d’une violence amoureuse primitive et folle, celle de Barbe-Bleue, tueur de femmes par fatalité, ce bel homme dévoré, étouffé par toutes ces femmes désamourées qui l’aiment jusqu’à l’étouffer, le dévorer. Chacune de ces femmes est une figure de la passion amoureuse sans solution de notre monde : la jeune fleur bleue orpheline, la prostituée, la meurtrière convulsive…
L’ambiance naïvement grave de ce conte, rendu à son atrocité originelle (voir, avant Bettelheim, Perrault lui-même…), autorise un jeu balançant entre une plasticité rigoureuse des gestes et une légèreté de ton mélodramatique – plasticité de femmes poseuses, exhibant crûment et désespérément leurs atouts charnels, victimes dépendantes de leur image sociale qui les dévore ; gaieté naïve d’un jeu qui fait songer à la fraîcheur mélo des beaux films de passion des années 60, tournant au rythme de légers accords inquiets de violon passé où les échos en off de voix lointaines qui obsèdent et déchirent un Barbe-Bleue rendu à sa beauté et à sa fragilité.
samuel vigier
Barbe-Bleue, espoir de femme
Mise en scène :
Laetitia Guedon
Avec :
Gaelle Bourgeois, Marie-lis Cabrières, Fiona Chauvin, Sol Espèche, Alexandra Naoum, Alexandre Ruby