« Le beau est toujours bizarre” (Baudelaire) : entretien avec l’artiste hollandaise Justine Tjallinks
Influencée entre autres par Tim Walker (son compagnon), Justine Tjallinks , à 31 ans, a déjà trouvé son langage photographique. Elle joue avec la lumière sans chercher à imiter des styles. L’artiste met les apparences en porte à faux à travers des images de rêve de durée illimitée en s’emparant au besoin des anomalies naturelles (l’albinisme par exemple). En découle un monde étrange où tout ce qui s’est en allé dans le temps semble revenir. Fin et commencement, dehors et dedans coexistent, comme superposés et présents dans une même vibration. Tout semble commencer ou recommencer. L’intime est parfois blanc et presque nu mais parfois aussi une discrète monstruosité ironique le souligne comme si l’artiste entretenait avec son travail une immense vénération et une formidable dérision.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Deux choses en réalité . Le café chaud que me prépare mon amoureux et la motivation pour me remettre à créer des images me sortent de mon lit et me rendent heureuse (presque) tous les matins.
Que sont devenus vos rêve d‘enfant ?
J’étais une grande rêveuse. Vraiment une très grande rêveuse. Et mes rêves grandirent avec moi. Je remarquai rapidement qu’ils étaient plus grands que ceux des autres. Je voyais un monde à l’extérieur de ma petite ville. Je réussissais très bien dans mes études d’art mais cela n’importait pas autant que je le voulais aux yeux de mon entourage. Les langues et les sciences étaient plus importantes pour eux mais pas pour moi. J’étais une fille intelligente mais je voulais seulement créer et découvrir le monde.
C’est pourquoi j’ai eu besoin de quitter ma ville. Je croyais que je voulais vivre dans une ville comme Amsterdam et passer mes vacances à New-York. Toutes les pièces de mes rêves s’ajusteraient dans l’endroit où j’irais. Mais ce ne fut pas le cas. J’ai mis 10 ans à trouver ma place comme créatrice. Avec pas mal de hauts et de bas. Mais maintenant, depuis 4 ans, je découvre ma force et je suis certaine de mes capacités. Je peux me réjouir d’avoir accompli des choses et d’espérer en réaliser encore. Je veux voyager encore plus. Mais je crois que je peux dire que je suis maintenant où je voulais être lorsque j’étais enfant.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé au cheval que j’avais enfant. Ce cheval était dans ma petite ville quelque chose d’immense pour moi. Je l’aimais mais je ne pouvais pas passer avec lui assez de temps. Quand je devais aller au collège, rencontrer mes amis, etc. il m’était impossible de le garder. Je l’ai donc abandonné. Ce fut vraiment très dur.
D’où venez-vous ?
D’un petit village, Wamsveld, dans l’Est de la Hollande. A deux heures de voiture d’Amsterdam. J’habitais près d’un moulin à vent et une petite église. Tout le monde se connaissait.
Quelle est la première image dont vous vous souvenez ?
Une vieille peinture dans la maison de ma grand-mère. Sur le mur au dessus du canapé. C’était un abri avec un grand cheval. D’humeur changeante et sombre. Personne d’autre dans ce tableau. J’ai toujours imaginé que ce cheval avait été abandonné là et était seul. Cela rendait triste la petite fille que j’étais.
Et votre première lecture ?
Je n’étais et ne suis toujours pas une grande lectrice … Je préfère les beaux et vraiment bon films. Mais je peux me rappeler de tous les livres de Roald Dahl que je connaissais bien. Surtout « Le bon gros géant » et «Matilda ». Ce que tous avait commun et ce qui m’inspirait, était ces mondes de rêves que l’auteur proposait, en contraste avec ses histoires d’horreur. Mais tout autant j’aimais dans ces narrations les éléments réalistes avec des bagarres. De grosses oppositions. C’est drôle lorsqu’on réalise que Roald Dahl a créé ces mondes pour les enfants. Les géants y viennent la nuit pour vous manger et n’importe quelle femme peut devenir une sorcière qui vous déteste et peut vous transformer en rat. Mais j’aimais de telles histoires.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Je crois que ce qui m’en distingue est une combinaison de beaucoup d’influences photographiques dans mes travaux. Les beaux arts, l’art contemporain, la mode et les accessoires de beauté y ont partie prenante. Je travaille presque toujours avec un concept afin d’ajouter une signification supplémentaire à mes photographies. Mais j’ai aussi une quasi fascination pour l’imperfection. J’aime les petites erreurs de nature. Par exemple l’albinisme. Avez-vous déjà vu un crocodile ou un lion albinos ? Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus beau. C’est pourquoi je me sens vraiment honorée de pouvoir photographier la belle femme albinos hollandaise Miriam (qu’on peut voir dans mes séries « Nude »). La vraie beauté n’est pas sans beauté inhabituelle.
Où travaillez-vous et comment ?
Avant de devenir photographe, j’étais directrice artistique et designer de la revue « L’Officiel » (version néerlandaise). Quand j’ai décidé d’apprendre la photographie, j’ai quitté ce poste. Je suis photographe depuis deux ans mais je continue à gagner ma vie comme designer et directrice artistique pour des magazines. La raison principale : n’être pas forcée de faire de la photographie un travail juste pour gagner de l’argent. Maintenant, je peux créer comme je l’entends et j’ai les moyens matériels pour le faire. Et pour le moment, ça marche pour moi.
Les premières années je travaillais de nuit et le week-end à mes photographies. Le week-end, j’installais un atelier improvisé dans ma salle de séjour. Maintenant, je travaille environ 24 heures par semaines comme directrice artistique et le reste du temps comme photographe. Et j’espère beaucoup travailler à temps plein sur mes photographies en 2017. J’aime photographier en atelier ou sur site. Mais j’édite toujours mes photos en atelier avec de la bonne musique et derrière un grand écran d’édition. C’est là où je me sens le mieux et donc que je crée les meilleurs choses. La plupart du temps, j’édite mes images la nuit.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Aucune idée. Quand j’ai un but, j’ose beaucoup. Ha ha.
Quelles musiques écoutez-vous ?
Beaucoup , j’aime l’indie folk. Comme S. Carey, Sufjan Stevens, Ofelia K, Ed Sheeran, Tom Odell, Sam Means, Agnes Obel, Ben Howard. Je peux vous faire une belle play-list, ha ha.
Quel livre aimez-vous relire ?
Comme je vous l’ai dit je ne suis pas une grande lectrice. Et si je devais choisir un film, je choisirais « American Beauty ». Pour moi, c’est un des meilleurs films de tous les temps.
Quand vous vous regardez dans votre miroir qui voyez-vous ?
Je vois une jeune femme de 31 ans plutôt fière d’elle, remplie de passion et d’ambition. Je vois aussi une femme très reconnaissante. Reconnaissante de m’être trouvée comme je l’ai fait et avoir pu trouver l’occasion de montrer mon talent. Aimer et être aimée, pouvoir faire ce que je veux dans ma vie fait sourire cette femme dans le miroir.
De quels artiste vous sentez-vous la plus proche ?
Mon amoureux Tim Walker. A mes yeux, il est le roi de la visualisation photographique des rêves. C’est fantastique. J’aime aussi les œuvres anciennes d’Erwin Olaf comme sa série « Berlin ». J’aime aussi les travaux de Julia Hetta et de Desiree Dolron.
Quels films vous font pleurer ?
« Philadelphia” (avec Tom Hanks), “Blue Valentine” (Ryan Gossling), “12 years a slave” (Lupita Nyong’o), “Noublie jamais” (Ryan Gossling), “Docteur Patch “ (Robin Williams)
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
L’année dernière, mon amoureux a rempli une pièce de ballons. Sur le sol et partout. Presque comme dans le film « Docteur Patch » et il m’a écrit une petite carte. Ce fut un de mes plus beaux cadeaux.
Que pensez-vous de la phrase de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ?
Pensez-vous que vous allez continuez à créer des images le reste de votre vie et continuer à vous améliorer chaque jour ?
Présentation,entretien et traduction de l’anglais par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 1er février 2016.