Laurent Cennamo, A celui qui fut pendu par les pieds

Laurent Cennamo, A celui qui fut pendu par les pieds

Ou de la spectralité poétique

Laurent Cennamo procède par étapes. Il ne cherche pas à les brûler. Il a commencé par deux textes aux échos autobiographiques pour faire le ménage que tant d’auteurs mettent des décennies à effectuer. Les Rideaux orange  (Ed. Samizdat) était en quelque sorte le livre de la mère dont la présence le hantait . Pierres que la mer a consumées  (idem) celui du père. Ces deux livres montraient la construction affective et intellectuelle du Genevois.
Fausto Cennamo (le père) était un peintre italien abstrait pour lequel les matières (papier kraft, carton, colle) remodelaient un monde de formes propagateur de paysages dont le réel était exclu comme fut exclut le père du territoire de la peinture. Celle-ci ne nourrissait ni l’homme ni sa famille. Elle lui permit néanmoins de «traverser quarante années de Migros – ce vrai ‘fleuve des enfers’ – en ressortir vivant, encore jeune (plus jeune encore, si c’est possible, plus frais, frétillant)». Refusant tout « pictura » à sa poésie, Cennamo prolonge ce que l’art du père explora. Il lui a offert le plus vibrant hommage en définissant l’art paternel (et le sien en rebond) de la manière suivante : « Peindre: effleurer des lèvres, dans la nuit, chuchoter à l’oreille des fantômes.»

S
i l’auteur se sent aussi « enfant » de Giuseppe Ungaretti et Philippe Jaccottet, il est encore en ce sens plus proche de Gustave Roud et d’Umberto Saba. Dans ses deux premiers textes, l’être était ramené au peu qu’il est : mince fétu, filet de larme. Néanmoins, la poésie ne sombre pas dans la douleur et le sombre. Le territoire immense que le père a ébauché, le poète le reprend à sa main. Il crée sa « flèche qui traverse les mondes » sans négliger de prendre en compte ses bordures. Après les regrets des géniteurs viennent ceux des émerveillements (même si des désarrois restent toujours présents) de leur enfant.
À celui qui fut pendu par les pieds rameute les surprises qui le saisirent. Pour le comprendre, il suffit de préciser le titre par le vers qui le complète : « À celui qui fut pendu par les pieds / miraculeusement l’âme est rendue ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, la citation n’a rien de morbide. Elle souligne un état plus flottant, une hantise dans lequel tout être se débat. Et pas seulement lorsqu’il est jeune. Le pendu devient le symbole d’un détachement et une forme de liberté qui passe par le sacrifice.

Afin d’y parvenir, le poète ne cesse de se frotter à des « lambeaux » en vers dans une sorte d’utopie de la vision. D’où la nécessité de cet échange entre la matière et l’image, la vie et la mort ainsi que l’intensité d’une attention aux choses et à l’espace par ce qui devient une « méthode » paradoxale de construction du réel. Elle fait abstraction naturellement des idées reçues et de toutes conventions. Le poète met à nu le monde et l’être en des opérations « expérimentales ». Pour lui, l’être est un fantôme et c’est donc en tant que spectre, qui nous voit sans être vu, qu’il doit être pris, qu’il doit être compris.
Pour rendre compte de cette « spectralité », Cennamo offre une vision taciturne mais tout aussi ardente. La poésie crée des émotions lancinantes voire une forme de sidération par les interrogations qu’elle suscite. Elle place le poète comme un des jeunes auteurs à suivre. Il ne fait que commencer à étonner.

jean-paul gavard-perret

Laurent Cennamo, A celui qui fut pendu par les pieds, La Dogana, Genève, 2015, 96 p. – 20,00 €.

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