La force poétique des images de Christèle Jacob – entretien avec l’artiste (Des délices, un lac, des vanités, un papillon)
Il n’y a jamais d’accroc dans l’impeccabilité des œuvres de l’artiste. Elle suggère des cérémonies secrètes non sans humour où un ogre soviétique pourrait la tirer par les pieds. Mais elle plante toiles et sa photographie où certains paradent en habit d’officiant. Christèle Jacob crée des orgues à prières dont le « latin » des images résonne parfois comme des gazouillis d’oiseaux sur le lac du Bourget. Au besoin elle y descend sur la pointe des pieds en craignant que des voisins la surprennent.
Mais elle ne pâtit jamais de sa liberté créatrice. Elle y accueille parures d’ocres et de lapis, de baumes et de parfums sur certains corps de jadis ou de maintenant pour enchanter leurs membres et répondre à leur scansion dans l’épanouissement de leurs chairs et gestes. Tous entrent dans la danse qu’elle fixe. Et surgit une paix retrouvée dont l’artiste est toujours souveraine. Ses ondes font renaître des personnages au soleil. Restent toujours des emprunts qui renversent le temps. Par sa puissance, la créatrice instaure une durée face à (ou avec) des frères humains tout de même mais dispendieux et sans soucis de la protéger dans l’émiettement quotidien. Rien de leurs sentiments ne les agite mais peut-être que quelque chose les trouble en eux et hors d’eux jusqu’au seuil d’un tel univers et ses présences. La femme flammes vibre sans hâte, sous son lac où dans ses voyages. Elle effleure les ombres mais les transforme impalpables et claires.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Ce qui me fait bondir du lit à 5h du matin, c’est ce mélange bizarre de discipline et d’urgence existentielle. Disons que la perspective de rater le meilleur de ma journée – cette aube silencieuse où je peux enfin respirer sans les bruits du monde – est plus terrifiante que n’importe quelle grasse matinée. C’est là que je me jette dans le bassin ou sur mon vélo, comme si ma vie en dépendait. Et puis, soyons honnêtes, la pensée d’une nouvelle œuvre à faire ou d’une idée tordue à explorer dans mon atelier est une sacrée carotte.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Mes rêves d’enfant ? Ah, la douce utopie de la restauration de peinture en Italie ! À 5 ans, mes petites mains pataugeaient déjà dans les ateliers de Nicole Lombrad à Chambéry, et à 10 ans, Geneviève me transformait en apprentie forçat, m’apprenant à faire mes châssis et tendre mes toiles pour la peinture à l’huile. Le rêve, c’était l’odeur des pigments anciens et la résurrection des maîtres. Sauf que la vie, cette farceuse, m’a gentiment dirigée vers les Beaux-Arts où, surprise, la peinture était « has-been » ! Cinq ans de Beaux-Arts, un DNSEP en poche, et me voilà plongée dans la photo, la vidéo, et l’installation. Mes rêves n’ont pas disparu, ils ont muté, pris des formes plus… contemporaines. Disons qu’ils sont devenus une armée de médiums différents pour un même objectif : ne jamais s’ennuyer.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai renoncé à la normalité. À la facilité. À l’idée que l’art, c’est juste un joli tableau accroché au mur. J’ai aussi renoncé à l’illusion qu’on peut plaire à tout le monde. Et surtout, j’ai renoncé à la douce quiétude du non-faire. Travailler beaucoup, c’est ma version de la méditation. Sans ça, je serais probablement internée pour excès de pensées.
D’où venez-vous ?
Je viens de l’odeur de la térébenthine et des poussières d’atelier. Je viens des cours de Geneviève où j’ai appris la rigueur et la patience. Je viens de ces cinq années aux Beaux-Arts où l’on m’a appris que le médium est roi, qu’il est juste un outil au service de ce que l’on veut exprimer. Je viens de cette contradiction permanente entre le classique de mon enfance et l’expérimentation de ma vie d’adulte. Je viens d’un endroit où la sueur du sport rencontre la solitude de la création.
Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
J’ai reçu en héritage un certain entêtement, et cette conviction que si on veut quelque chose, il faut y mettre le temps et l’énergie. J’ai hérité de cette idée folle que le travail est une forme d’art en soi. Et, bien sûr, cette sensibilité qui me fait voir le monde à travers un filtre ultra-baroque, où la vie est un spectacle complexe, parfois grotesque, toujours fascinant, à capturer avec peinture, photographie, vidéo, gravure, broderie… tout y passe !
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Mon petit plaisir, c’est ce moment où, après 8 ou 10 heures passées dans mon atelier à batailler avec mes idées et mes matériaux, je me rends compte que quelque chose est né. C’est une sorte de soulagement, le sentiment d’avoir un peu plus creusé le sens de ce bordel qu’est l’existence. Ou alors, juste un bon café noir après ma séance de natation. C’est mon équilibre précaire et délicieux.
Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?
La poésie, c’est ce qui se cache sous les apparences, le non-dit, le grinçant. C’est l’art de tordre les mots pour qu’ils révèlent une vérité cachée, souvent amère, parfois belle. Le poème de Kipling : « Tu seras un homme mon fils », c’est une sorte de manuel de survie, une poésie qui te met face à la dureté de la vie tout en te donnant la force de tenir. C’est ça, la vraie poésie : celle qui te claque, puis te relève.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
La première image qui m’a vraiment interpellée, ce n’est pas une image, c’est une sensation. C’est le geste de tendre une toile, le crissement du coton sous mes doigts. Ou peut-être un des détails macabres mais fascinants chez Bosch, un petit démon, un œil qui vous regarde. Ces images qui vous prennent aux tripes, celles qui vous disent que le monde est bien plus étrange qu’on ne le pense.
Et votre première lecture ?
Ma première lecture, celle qui m’a vraiment marquée, c’était probablement un livre sur les techniques de peinture, ou une biographie d’artiste. J’ai toujours été fascinée par le « comment », le processus derrière l’œuvre. Après, le jour où j’ai mis la main sur un livre de Boris Cyrulnik, là, le monde s’est ouvert sur une autre forme de compréhension, plus profonde.
Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute tout ce qui peut soutenir ma cadence de travail, ou au contraire, me vider la tête pendant le sport. Ça peut être quelque chose de brutal, de percutant, pour me donner l’énergie d’affronter la toile blanche, ou une mélodie plus contemplative quand je suis dans mes pensées. Peu importe le genre, pourvu que ça résonne avec l’état d’esprit du moment. L’important, c’est que ça ne me laisse pas indifférente.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Sans conteste, tout ce qui sort de la plume de Boris Cyrulnik. C’est mon antidote à la désillusion, mon manuel de survie face à l’absurdité du monde. Ses écrits sur la résilience sont d’une telle force qu’ils me rappellent à chaque fois que, même quand tout s’écroule, il y a une façon de reconstruire, d’inventer, de se réinventer.
Quel film vous fait pleurer ?
Me faire pleurer ? Il faut vraiment un truc costaud ! Pas les romances à l’eau de rose, non. Mais une histoire de résilience pure, un destin brisé qui trouve une force insoupçonnée, ou un documentaire sur la folie créatrice d’un artiste… Là, oui, mes yeux peuvent piquer un peu. La confrontation à la puissance de l’esprit humain, même dans la douleur, ça, ça me touche.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quand je me regarde dans le miroir, je vois une femme qui a les mains souvent sales, les cernes de celles qui se lèvent à 5h du matin, et le regard de celle qui n’a pas peur de regarder le monde en face, même quand il est moche. Je vois quelqu’un qui travaille beaucoup, qui a trouvé son équilibre entre la brutalité physique du sport et la solitude exaltante de l’art. Je vois une personne qui a choisi de vivre à fond, sans compromis.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je n’ai jamais osé écrire à Jérôme Bosch ou à Pieter Bruegel l’Ancien. J’adorerais pouvoir discuter avec eux, comprendre ce qui les animait, leurs visions du monde. C’est un dialogue que je ne pourrai jamais avoir, mais leurs œuvres parlent pour eux.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Pour moi, le lieu mythique, c’est mon atelier. Ce sont ces murs où je me bats avec mes idées, où la peinture se mélange à la photographie, la vidéo, la gravure et la broderie. C’est là que je me sens vraiment moi, que le chaos et la création s’embrassent. Le reste du monde est un terrain de jeu, mais l’atelier, c’est mon temple, mon abri.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez la plus proche ?
Je me sens très proche de Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’Ancien pour leur capacité à peindre l’âme humaine, ses absurdités et ses beautés. Et côté écrivains, Boris Cyrulnik pour sa sagesse et sa profondeur, et Rudyard Kipling pour la puissance intemporelle de ses mots, particulièrement ce poème qui est un pilier pour moi. Ils ont tous ce point commun : ils ne mâchent pas leurs mots.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Pour mon anniversaire ? Un peu plus de temps. Ou une journée de 48 heures pour pouvoir travailler encore plus dans mon atelier et faire encore plus de sport. Une cargaison de nouvelles toiles vierges, peut-être. L’idée que le repos est un luxe, et le travail, une nécessité.
Que défendez-vous ?
Je défends la liberté de créer, quel que soit le médium. Je défends l’idée que l’art est essentiel, même quand il dérange. Je défends la persévérance, la rigueur, et la folie douce. Je défends aussi l’équilibre vital entre le corps et l’esprit, car sans le sport, l’atelier ne serait qu’une cellule.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Cette phrase de Lacan, c’est l’essence même de l’absurdité humaine, non ? Un peu comme l’art, parfois : on se vide pour créer quelque chose que personne ne comprendra forcément. C’est une vérité cinglante sur la nature du don et de la relation, un rappel que nos meilleures intentions peuvent se heurter à l’indifférence. Et c’est là que réside sa beauté tragique.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
C’est ça, la vie ! On a souvent des certitudes, des « oui » catégoriques, sans même savoir ce qu’on nous a demandé. C’est le parfait reflet de nos errances, de notre tendance à foncer sans réfléchir. C’est aussi très drôle, car ça nous ramène à l’essentiel : si on ne sait pas quelle est la question, comment diable peut-on prétendre avoir une réponse ? Une belle leçon d’humilité.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Vous avez oublié de me demander : « Quelle est la prochaine œuvre folle que vous comptez créer pour nous secouer un peu les neurones ? » Et ma réponse serait : celle qui me hantera demain matin à 5h, celle qui me fera sortir de mon lit pour aller la traquer dans mon atelier. Alors, est-ce que ça vous a suffi comme plongée dans mon univers ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 23 juillet 2025.