La folle du logis
(Qu’est-ce que le théâtre ?)
Je sais être folle, la folle de Dieu, du démon, de Chaillot, des tréteaux. Je suis femme de liaison et de la déliaison. Qui d’autre connaît ce phénomène ou s’en préoccupe ? Je suis l’héroïne d’une pièce de théâtre située dans l’Occupation. Elle espère l’Armistice, aime la guerre, a envie de la continuer. Mais je l’interroge de moi-même : « Pourrais-tu supporter un monde injuste, sans dignité pour personne ? ». Pour jouer son rôle, je me bats et je sais ma part de barbarie, mes zones de mes tristesses. Je veux faire du théâtre. Il me faut toujours un auteur ou un metteur en scène pour bouleverser ma vie.
Le théâtre la recrée, rajeunit mes impressions. J’ai du courage de tout genre – même sentimental. Mais j’ai abrogé mes illusions et les mots de celui qui ose encore : « elle était bien gentille, j’avais du plaisir à l’embrasser ». Désormais, je déjoue les mensonges, j’avoue l’inavouable. Demeurent ma violence, mes viols, la jouissance des hommes – pas celle des femmes quand elles se retrouvent avec une dépouille inerte sur leurs bras.
Je ne veux être réduite à être soumise, ou mère, ou encore à la symétrie de deux chiens de faïence sur ma cheminée. Folle, la nuit, j’erre dans les allées des songes, le jour, sur un plateau de théâtre. Je m’amuse avec le diable qui s’est divisé pour régner. On peut le voir : il travaille en direct et des portes claquent, déplacent des montagnes. Je mets des flaques de pluie et de larmes à la verticale. La grand voile du rideau ouverte, débarrassons-nous du manteau d’Arlequin et du diable. Installons le public sur des bancs de bois.
jean-paul gavard-perret
Photo de JF Julian