La Danse : le ballet de l’Opéra de Paris
Toutes les fenêtres ouvertes sur l’Opéra
Tout hommage satisfait une curiosité. Que vous soyez un habitué ou non des ors de l’opéra, que vous soyez un intime des grands ballets ou un intimidé, ce film peut déjà répondre à ces questions : Comment est-ce à l’intérieur ? Que se passe-t-il à dans ce grand vaisseau, majestueux, du coeur de Paris ?
Bien sûr, il y a les spectacles, on le sait, mais derrière ?
Ce film est d’abord l’exploration d’un lieu-double, l’opéra de Paris et son annexe, Bastille. Lieux qui s’organisent autour de couloirs, de câbles, de cordes, d’escaliers, constituant un univers fonctionnel, cohérent et séparé du monde. Si simple derrière le grand apparat. Il ne s’agit pas uniquement de montrer les coulisses. Nous rentrons d’abord à l’opéra par en dessous, par les caves. Et puis on monte les étages jusqu’aux toits. Les couloirs sont vides, parce que les hommes et les femmes qui le peuplent sont au travail. Et quel travail !
Voilà la matière première du film : cette lente, obsédante recherche du geste parfait, ce geste qui précise l’article défini du titre. Ces gestes qui donnent le la… On suit donc progressivement, attentivement ce travail des corps. Et c’est déjà impressionnant. En rentrant de manière presque indiscrète dans les coulisses, par derrière, on découvre l’avant, la préparation de ces grandes représentations que sont les ballets.
Ce film raconte avant tout une histoire d’art total d’hommes et de femmes filmés dans une quête – enfermés dans un lieu. La tension est là, palpable, à l’intérieur d’eux-mêmes, voire entre eux. Là seule manière de sortir de là, c’est face au public, invisible pendant tout le film.
Alors j’en vois au fond, qui diront « ah ben c’est juste un making of…. « Pfff. Non. Car le making of explique, le making of fonctionne comme un reportage avec un journaliste du style « je vais tout vous dire », « ce qu’il faut savoir »…. Ici, pas de commentaires, ni de légendes, aucune voix off, dans le pur style de Frederick Wiseman.
On approche un peu les grands maîtres, les célébrités, en passant, mais ce n’est pas important. Pas de grandse flèches lumineuses pour nous dire regardez c’est Macgregor, Aurélie Dupont, Angelin Preljocaj. Là c’est une question de captation, ce n’est pas l’opéra qui est capté, saisi, volé mais nous qui sommes pris. L’explication dénature, tue, réduit tout. Criminelle. Là c’est une question de devenir, de projets et de conseils, de patience et d’efforts.
La tension est bien plus émouvante en voyant les danseurs se préparer, apprendre le moment où ils passeront, accomplis, devant le public. Ils sont alors devenus à l’heure H ce qu’ils devaient être. Bien sûr, les spectacles sont beaux et les performances saisissantes, mais avant il y a eu ce temps passé à maîtriser ce corps, sous les conseils des maîtres.
Ces conseils comment passent-ils ? Comment communiquent-ils, dans ce monde ? On se rend compte de la faiblesse des mots devant les corps « Si tu restes là… on se dit que tu le fais un peu pour toi… si tu le fais là, tu le fais aussi pour ceux qui te regardent autour de toi… »
Les miroirs intègres sont des outils permanents d’autoévaluation et de terribles rivaux de la caméra, parfois piégée… Trouver le geste qu’il faut, plus important que le mot, plus important que les grands discours« .. dit un maître de ballet.
La danse est peut-être l’ultime réplique.
Alors oui, il faut du temps, il faut voir les couturiers fabriquer patiemment les pièces et les maçons réparer les murs. Il faut gérer les mécènes et défendre les retraites des danseurs.
La grâce et l’exigence ne sont pas des sujets simples pour un cinéaste. D’autant plus lorsqu’il s’agit de les réduire et de les mettre en boîte, de les cadrer. Comment cadrer à l’image ? Sur un support filmique une matière brute comme la danse, qui suppose et nécessite l’espace, cette fameuse troisième dimension, forcément inaccessible même aux écrans plats les plus modernes – tous les progrès technologiques n’y changeront rien.
Au cinéma, trop souvent c’est la caméra qui mène la danse, ici c’est l’inverse. La danse mène la danse, fort heureusement. Les danseurs sont des maîtres, mis en lumière. C’est la danse qui impose les coupures et dirige le montage : les gestes et les musiques, dans leur jeu de correspondances, rythment le film qui trouve son élan.
Comment inscrire sur un support filmique une matière brute comme la danse ? Celle-ci suppose et nécessite l’espace, cette fameuse troisième dimension, forcément inaccessible même aux écrans plats les plus modernes – tous les progrès technologiques n’y changeront rien.
Frederik Wiseman, est un explorateur discret et tenace d’une grande délicatesse. Il a su transformer en douceur des « corps-son » en « images-son » et passer ainsi d’une matière à l’autre. En toute maîtrise.
Alors non, ce n’est pas vous qui mettrez ce DVD dans un panier, ni dans votre poche mais c’est ce film qui vous emportera… à l’opéra.
camille aranyossy
Frederick Wiseman, La Danse : le ballet de l’Opéra de Paris, France/Etats-Unis, 2009, Editions Montparnasse, septembre 2010, 160 mn – 20,00 €
Idéale Audience / Zipporah Films / Opéra National de Paris / Le Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains
Sortie en salles le mercredi 7 octobre 2009.
Compléments :
Un livret – entretien avec le réalisateur.
Sous-titres italiens et anglais.