Kiril Kadiiski, La nouvelle Guernica
Kiril Kadiisky est sans doute le plus grand poète bulgare, lyrique ailé arrimé à Sisyphe, Orion, Orphée. Il jette son cri car il reste l’homme exact. Il se souvient de tout mais n’annule aucune espérance même si le mal existe. Inspectant son chemin depuis « la gare de l’espoir », il avance comme Baudelaire, enfer ou ciel qu’importe. Mais ce dernier le tient. Ce n’est jamais l’apparence humaine ou le décor en trompe l’œil du monde qu’il retient. Il va profond là où ses mots créent des impacts de tirs jamais perdus. L’auteur riposte contre ce qui est, assume l’incarnation et le statut du poète.
Sa Nouvelle Guernica suivie de Sous le ciel bleu au dessus des blés jaunes est un chef-d’œuvre. Ce qu’on ne s’aperçoit pas de négliger, l’auteur nous le rappelle de sa toute puissance. Elle est subversive jusqu’à notre nature. Dès lors, Kadiiski ne s’éloigne jamais de lui et de nous là où il clame des certitudes mais aussi des doutes, des prières pour le ciel. Celui-ci n’est pas de refuge car dieu lui-même le sait peut-être.
Il reste toutefois audible dans la poésie, espérance même si elle diminue à l’approche des âges de la vie. Mais par sa force de « re-naissance » chère à Claudel, dans biens des boues noires, il se réveille : « Et réveillé, / je vois de nouveau, / au milieu des la poussière de strontium Sisyphe », écrit-il.
Il entrevoit une promesse améliorée par des mots d’urgence et de secours, spontanés et sincères même si c’est le prix à payer pour que tout disparaisse. Certes, chacun garde une part de saison en enfer. Mais si Kasdiiski écrit dans un monde usé de l’intérieur, il tient le face-à-face à l’adversité. Il n’est donc pas la douleur de ses poèmes. Il écrit avec ses racines et ses sources afin de parer des conflits futurs, des guerres perdues ou larvées.
Mais en un lyrisme prodigieux et neuf , il met en avant le problème de la continuité et de la discontinuité. Il va avec les cisailles pour rompre le fil barbelé qui défend les fortins de la tradition et du canon. Mais pour lui, il n’a rien à perdre et à sa manière recrée un avant-gardisme. Il montre le chaos mais aussi en fait table rase, attentif à mordre sans aboyer, brigand d’embuscade, nouveau créateur, nouveau moraliste à sa manière voire nouveau démocrate.
Entre le profane et le sacré (au sens premier de « séparé »), ce livre reste un « geste » poétique dont les caractéristiques premières sont ce langage et son corollaire immédiat : la relation – parfois secrètement mais fondamentalement collective. Kiril Kadiiski, en conséquence, nous apprend à voir différemment. C’est une action sur la totalité de l’être dont le véritable objet est de remettre en mouvement certaines fonctions endormies.
jean-paul gavard-perret
Kiril Kadiiski, , traduit du bulgare par Sylvia Wagenstein, Edition Michel de Maule, Paris, septembre 2024, 104 p. – 20,00 €.
N.B. : Collectif, Kiril Kadiiski, Le cri soudain plus haut, Revue Lettres, Editions aden, n° 3, hiver 2024.
