Jure Kastelan, Berceuse des couteaux

Jure Kastelan, Berceuse des couteaux

L’idéal romantique noir de la poésie

Il existe dans l’écriture de Jure Kastelan toute une esthétique autant de la métamorphose que du renversement. Du début à la fin de chaque poème, souvent le monde se renverse et il en va de même avec les sentiments. La pluie ne tombe plus, elle monte au visage, l’amour se transforme d’ouate en couteau, les morts sortent de leur tombe.
L’auteur croate poursuit un idéal romantique noir de la poésie. Elle est marquée par une relation manifeste à l’histoire. En cela, elle se nourrit du réel mais pour le transformer à dimension d’icône qui tient le sujet représenté à distance du lecteur. Tout se dit – parfois trop emphatiquement – dans le mixage d’onirisme et de naturalisme. Néanmoins, le psychologisme laisse en no man’s land les profondeurs cachées de l’inconscient.

Mais toute l’écriture d’un des poètes majeurs de la Croatie du XXème siècle possède d’autres intentions dans son travail de subjectivation où la réalité, quoique présente, n’est plus dominante. Pour autant, elle baigne dans le sang de divers conflits. Le pessimisme et la solitude dominent en un univers qui ne pourrait être sauvé que par l’amour. L’auteur lui-même a refusé parfois d’y « sacrifier » pour des raisons ni bonnes ni mauvaises mais qui font que la vie avance à reculons – même si son propriétaire pense être le propriétaire des clés.
Celles-ci toutefois n’ouvrent parfois que sur des fardeaux de défaite. Et si le poème est toujours la tentative de créer une statuaire aux oubliés de la terre, le trop de lyrisme et le classicisme rappellent toute une école élégiaque. L’idée et l’émotion sont là mais leur écriture possède quelque chose de déjà lu et compassé. A une tel romantisme de la douleur, à une poésie de la souffrance seront préférés dans la même collection les univers poétiques de Slavko Mihalic, Delimir Resicki et de Branko Cegec.

jean-paul gavard-perret

Jure Kastelan, Berceuse des couteaux, Editions de L’Ollave, trad. de Vanda Miksic, coll. « Domaine croate / poésie », Rustrel, 2018, 70 p. – 15,00 €.

Laisser un commentaire