Juliette Oury, Brûler grand

Juliette Oury, Brûler grand

« Comment faut-il « brûler grand » pour espérer renaître ? », écrit Juliette Oury. Elle s’y arrime et de manière concrète puisque la thématique du roman est le travail. Et c’est presque une surprise tant un tel objet est confisqué ou obvié, soit pour des raisons sentimentales, soit par les lignes adjacentes du sujet (le chômage, l’échec, l’ambition par exemple).
Ici l’héroïne « traîne » en elle ce que le travail induit : le « burn-out ». Et Juliette Oury en précise les plis, les fissures, les abîmes – et le vertige qu’elles proposent. D’autant que le travail est par essence une occupation collective – plus ou moins large certes, mais bien collective. Le travail est donc soumis à celle qui l’occupe et est censé la rétribuer un miroir. Chacun en effet face à un tel état est confronté à l’identité et son évolution. Beaucoup trouvent là un épanouissement. D’autres pas. Et c’est le cas d’Emilie, d’autant que son métier n’a rien de facile. Et c’est un euphémisme.

Une telle fiction permet de comprendre ce qui arrive et l’auteure observe et ausculte le travail qui peut être une chance et un chausse-trappe eu égard au « public » dont elle est la charge. Magistrat à l’origine,la voici soumise à diverses configurations et luttes.
L’économie libidinale d’un tel travail il n’existe pas. Pour l’héroïne, rien n’est possible afin de boucler son propre équilibre. Et son propre « clergé » intime ne répond plus à son sens voire son idéal face à celles ou ceux pour elle se retrouve à payer sa « dette », sa dépense physique et mentale incompressibles.

Un tel roman illustre en conséquence quelque chose d’essentiel là où le travail induit des régimes différenciés. Le clivage satisfaction-fatigue devient béant. Au passage d’ailleurs, la libération de la femme ne passe plus par la liberté d’action et de parole. Et c’est sans doute ce qui passe le plus mal dans cette vie. Mais l’auteure, plus que l’exhiber, montre le passage d’une limite. Prenant son corps et son âme en main, Emilie est coincée en son altérité mise à mal et soudain ses angoisses voire sa terreur inondent son continent existentiel. Mais par une lave sourde et incandescente.
Il n’est même plus facile d’espérer un juste milieu et à l’horizon se pose la question de survie de qui elle est. La voici dé-substantialisée et sa propre image se détruit. Et plus question d’espérer s’accrocher à un « bon » modèle. La voici dépendant de sa dépendance, psychologiquement plus que blessée. Un ajustement consenti se dilue et tout peut mener jusqu’à sa rupture. Celle qui fut sans concession se voit dégradée face au soleil noir de la récession psychique.

Ce roman devient ainsi une fiction d’étude là où le réel n’est jamais effacé. Là où l’enfer, ici, c’est les autres jusqu’au point où l’héroïne ne peut plus se situer. Certes, au déchirement, les sociétés préfèrent du moins en théorie toujours la couture. Mais ici et à sa place s’incruste une dimension, transgressive mais à l’envers car par « incendits ». Reste à remplacer une idéalisation par une autre – histoire de passer du stade de pur voyeurisme à un travail sur l’intime qui conduit à l’hymne, à l’hymen, au passage d’une frontière.
Mais en ce franchissement nous sommes confrontés à une nouvelle subjectivité dans un univers qui n’est pas forcément une sorte de fin de l’histoire : un mouvement peu à peu.

Juliette Oury, Brûler grand, Les éditions de l’Observatoire, 2026, 220 p. – 21,00 €.

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