Jude Stefan, Disparates
Qui n’est pas poursuivi par le fantôme d’une femme ? Certainement pas Jude Stefan. Autour de lui, autour d’elle, louvoie une forme de volupté. Ce fut un temps en caresses des mots par effet de nostalgie avec son Livre de la sœur. Aujourd’hui tout commence à travers le regard sur sa peau ambrée de la « Elle » de Disparates :
« Elle allait en bottes, yeux en amande, anneaux aux oreilles, surgissant au grenier et penchée, Gitane abandonnée, sauvage et sévère, aux jambes de ballerine, éprise du bleu, tentures, châles, gants, soudain un furtif baiser, courait à la mer au loin s’y aventurant, grimpait aux arbres, dérobait des bagatelles, jouait à la belote contrée, sifflait son chat, attaquait la carambole, faubertait son pavé, grugeait ses noix, frottait des pommes à son coude »
Il suffit au poète le « désert » ( comme il l’écrit ) de quelques mots pour comprendre ce qui passe et remonter son histoire – du moins ce qu’il en sait ou qu’il imagine. Par l’épreuve de son absence, il retrouve l’essence même de la matière à dire afin d’entrer en sa vibration. Écrire, l’écrire n’est donc plus mettre de l’ordre, c’est glisser par la faille de l’absence. Le désir reste celui que l’écriture ne comblera jamais. Mais elle fait mieux : elle l’enchante. Il ne s’agit plus désormais de remonter le temps mais de le déplacer. La peau d’elle (ou d’aile) ne s’écorche plus au rebord de sa fenêtre mais sur la pointe du langage quand le poète se laisse aller à une sensation de vertige. Parfois, moins coupant, le livre devient une pluie d’écume. Reste l’attente, le rire amusé par effet de souffle comme tatouage du temps.
Combien d’attente pour l’assouvissement de ce que le désir ne peut reconnaître dans ce qui est devenu la marge du temps ? En substance, en filigrane Stefan répond : quand on aime on ne compte pas, on ne compte plus. L’image palpite. La voix se brise en deux morceaux : l’un est la musique travaillée par le temps, l’autre est le temps qui se tourne contre lui-même. « Elle » devient le corrigé du temps plus ou moins revenant. Stefan l’ouvre, l’entoure mais ne ferme jamais ce cercle qui devient l’arête vive d’un seuil, sa marque indélébile. Entre passé et futur le présent se conjugue. Surgit l’infusion où Stefan rêve sa revenante :
« A son oreille, un peigne écarlate, gênée des tourterelles et du sumac, effrontée, téméraire, palpée sous tous les pores, impérieuse, ni rosée ni perle, ni nymphe ni soleil, mais chair même, peau, amie amante épouse, un bienfait une chance. Elle
qui m’eût tué
qui me voulait »
Elle qui fut la transgression de ses saisons, le tanin de son temps et qui dirige encore le poète plus loin que son origine.
Il reste à Stéfan à espérer, à craindre – à la limite des ces deux mots. Les siens peuvent atteindre l’horizon de la femme dont on ne revient pas dans un rituel « disparate », indécis et flottant. Et même si l’histoire s’inscrit en pointillés, elle existe. « Qui tient lieu de moi si ce n’est toi » pense l’auteur. Il tourne autour d’elle avec l’envie de ne jamais se lever, de ne jamais partir. Ecrire revient à s’en rapprocher et aller à la limite où l’écriture n’existe plus. Le corps de l’aimée revenante ouvre celui du poète. Des coulées de lumière se déversent. De partout « Elle » encercle l’absence. Stefan la parle jusque dans le silence. Il plonge en sa forêt des songes.
jean-paul gavard-perret
Jude Stefan, Disparates, Gallimard, 160 p.- 12,90 €
