José Manuel Prieto, Papillons de nuit dans l’Empire de Russie

José Manuel Prieto, Papillons de nuit dans l’Empire de Russie

Après la lettre volée, celle que l’on ne peut écrire – et qui n’en alimente pas moins les quelque 400 pages de ce roman

La lettre impossible

Il fallait oser. Vraiment, il fallait oser donner à ce roman de presque quatre cents pages ces faux airs de vrai brouillon, avec ces parenthèses, ces apartés du narrateur à lui-même, ces citations empruntées à une foultitude de recueils épistolaires. Il fallait oser aller jusqu’au bout en le présentant comme tel – mais à la fin. Le temps de laisser le lecteur s’aventurer sur toutes les amorces de piste qui lui sont proposées puis faire demi-tour et reprendre là où il avait d’abord bifurqué. La lecture de ces Papillons de nuit s’avère être une entreprise pleine de surprises, et sans doute chroniquer un tel texte risque-t-il de le déflorer quelque peu. Mais pour en louer les qualités, il faut hélas en dévoiler quelques secrets – fussent-ils de ces clefs que l’auteur semblait vouloir tenir celées. Le narrateur, contrebandier de son état, aide V., une jeune prostituée russe, à quitter clandestinement la Turquie. Mais V. l’abandonne en cours de route. Elle resurgit un jour dans la vie de son sauveur en lui écrivant à Livadia, petit village russe sur la mer Noire où il s’est installé le temps de capturer pour un de ses clients un spécimen rarissime de papillon de nuit. Elle lui écrit à sept reprises, sept lettres qui fondent la scansion du texte. On ne lira pourtant aucune lettre de V., pas davantage les réponses du destinataire. Ces missives sont en fait des pré-textes, des points sur lesquels le narrateur s’appuie pour raconter sa vie d’une manière profuse, où perceptions et souvenirs se confondent, où réminiscences et extrapolations plus ou moins délirantes se mêlent – où la chronologie, aussi, se met souvent au flou.

Ce serait encore, là, une trame relativement simple. Mais il faut compter avec l’accumulation compulsive de documentation à laquelle s’adonne le narrateur – des recueils de correspondance – et son usage récurrent de tirets, de parenthèses, d’incises interminables… Autant de méandres laborieux à suivre qui finissent par donner à l’ensemble l’allure d’une étude préparatoire, et qui semblent bien désigner l’épistolier en peine comme la métaphore du romancier se colletant avec le vaste champ des possibles dans lequel il doit se frayer un chemin pour construire son oeuvre.
Comme dans un roman d’action, il y a une histoire mouvementée, des scènes de fuite-poursuite. Comme dans un roman épistolaire, il est question de lettres. Comme dans un journal intime, il y a un « je » qui évoque les aléas de sa vie et s’attarde sur ses sentiments.

Mais comme pourrait le dire certaine publicité, malgré toutes ces belles couleurs Papillons de nuit dans l’empire de Russie n’est rien de cela ; c’en est une synthèse décalée, pleine d’humour, qui prend à contre-pied tous ces genres à la fois et qui, de plus, jette sans en avoir l’air un regard amusé le dur labeur du romancier. C’est donc un roman très exigeant qui requiert du lecteur une vigilance extrême – vigilance qu’il est assez difficile de maintenir de bout en bout tant le texte est dense et riche de points essentiels réduits à de microscopiques proportions. Autant dire que, pour en saisir toutes les substantifiques subtilités, il importe de ne surtout pas le lire d’un oeil distrait – quand bien même le second viendrait en renfort.

isabelle roche

José Manuel Prieto, Papillons de nuit dans l’Empire de Russie (traduit par Christilla Vasserot), Christian Bourgois, 2003, 396 p. 23 €.

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