John Merriman, Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris
Un titre malheureusement trompeur
Professeur d’histoire à l’université de Yale, John Merriman est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de France, dont un nouvel opus vient de paraître aux éditions Tallandier : Dynamite Club, sous titré « L’invention du terrorisme à Paris ». Or une fois le livre lu, on ne peut s’empêcher de demeurer dubitatif quant au bien-fondé du titre et de son sous-titre. Dans le prologue, après avoir narré par le menu l’attentat perpétré par Émile Henry au café Terminus, le 12 février 1894, Merriman précise l’objet de son livre : Qu’est-ce qui a motivé Émile Henry ? (p.13). S’ensuivent une brève peinture sociale de la France des dernières décennies du XIX° siècle, une présentation des différents courants anarchistes et le récit du parcours d’Henry jusqu’à cet attentat, son arrestation et sa condamnation à mort.
Après quoi, John Merriman envisage brièvement la postérité du geste d’Henry. Or ce qu’il constate, c’est que cet attentat, qui choqua autant par ses cibles « innocentes » que par la personnalité du terroriste, entame le déclin de la « propagande par le fait ». Le nombre de militants anarchistes commence à baisser, et Merriman de mentionner le fait suivant : Un spécialiste de la police note à cette époque que ceux qui croient que les attentats anarchistes sont le résultat d’un complot organisé sont totalement dans l’erreur. (…) Car, au véritable sens du mot, “il n’y en eut jamais” (p. 208). Qu’est-ce alors que cette « invention du terrorisme » annoncée par le sous-titre, quand les dernières pages du livre parlent d’une extinction ?
Le lecteur semble invité à faire le lien avec l’actualité, mais tout seul, car John Merriman ne se hasarde pas (heureusement !) à l’acrobatie périlleuse consistant à relier les terrorismes d’hier et d’aujourd’hui. Ce serait l’objet d’un livre en soi, et quelques pages dans la conclusion de Dynamite Club n’auraient sans doute conduit qu’à des amalgames hâtifs. Mais il y a dans cette « invention du terrorisme » annoncée par le sous-titre comme une ruse de chaland. Il y a aussi une autre raison d’être perplexe : la question d’où part le livre – « Qu’est-ce qui a motivé Émile Henry ? » – semble quelque peu brouiller ce que titre et sous-titre laissaient attendre : aura-t-on affaire à une approche historique et sociologique globale ou au décryptage d’un parcours individuel ?
L’on sait toute la difficulté du va-et-vient entre l’individuel et le collectif, avec le risque que cela comporte de réduire l’individu à une somme de tendances sociologiques. John Merriman se garde bien, Dieu merci, de simplifier, mais l’on ne peut s’empêcher d’être sceptique lorsque l’auteur dresse un portrait de la société française en adoptant insidieusement un point de vue qui pourrait être celui d’Émile Henry. Voyons par exemple l’Opéra et l’avenue de l’Opéra, qui semblaient le théâtre d’un banquet dédié à la consommation. Sur la scène – les boulevards, les avenues – se promenaient banquiers arrogants, capitaines d’industrie, hauts fonctionnaires et autres commerçants enrichis. (…) Les portiers claquaient des talons en signe de respect lorsque les nantis passaient ; policiers et soldats se mettaient au garde-à-vous. Le comportement du riche disait au pauvre : “Je vis à vos dépens.” » (p. 20). On a ainsi parfois l’impression de se faire forcer la main…
Et des bilans quelque peu tendancieux révèlent eux aussi toute la difficulté de marier les approches individuelles et collectives : Émile Henry s’imprègne de l’atmosphère chargée de ce Paris fin de siècle, écrit Merriman en clôture du chapitre II. La misère du peuple devient de plus en plus lourde. Il faut que quelqu’un endosse l’habit des visionnaires comme Proudhon et Bakounine. » (p. 55). On ne saurait guère être convaincu par la conséquence que tire la dernière phrase, pirouette argumentative de l’auteur, prêtée artificiellement au « personnage ». Car ce qu’il appert de la plume de John Merriman lui-même, c’est que le parcours d’Émile Henry tient sans doute autant de l’historique et du sociologique que du psy(-chologique, -chiatrique…), enfin d’une problématique individuelle. Merriman montre en effet à de nombreuses reprises la répugnance d’Henry pour les associationnistes, ces anarchistes aimant se regrouper pour théoriser le changement social. En tant qu’adepte de la « propagande par le fait », c’est un « homme d’action solitaire » (p. 206), et nombreux sont les témoignages, lors de son procès, à souligner l’opacité du personnage, même pour ses proches.
Si bien que le livre devient captivant quand il s’attache à la seule personne d’Émile Henry, pour en décrire les faits et gestes, sur la base d’une documentation minutieuse : son choix de tel ou tel aspect de l’anarchisme, ses deux attentats, son arrestation, son attitude lors du procès… Comme un choix plus marqué, une focalisation plus systématique sur le personnage auraient alors été bienvenus ! On déplorera un autre hétéroclisme préjudiciable : la qualité formelle du texte. Certaines maladresses de traduction (des problèmes de concordance des temps par exemple) ainsi surtout qu’un nombre excessivement élevé de coquilles contrastent de façon surprenante avec une traduction par ailleurs très souvent élégante et fluente.
Il nous faut donc regretter, sur le fond comme sur la forme, que la qualité n’ait pas toujours été celle des meilleurs morceaux.
a. de lastyns
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John Merriman, Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris (trad. de l’anglais par Emmanuel Lyasse), Tallandier, 2009, 255 p.- 20,00 €. |
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