Héloïse Guay de Bellissen, Au cœur du slam : Grandcorpsmalade et les nouveaux poètes

Héloïse Guay de Bellissen, Au cœur du slam : Grandcorpsmalade et les nouveaux poètes

De beaux instants slam à lire et ressentir

 Amateurs de slam, ce livre est pour vous ! Et vous, qui ne l’êtes pas (encore), aussi ! L’auteure, Héloïse Guay de Bellissen, a eu la bonne idée de présenter ce livre d’une manière autobiographique en articulant les différents chapitres sur ses rencontres avec différents slameurs, tels Ami Karim, qui préface le livre, Nada, Lynx K, S Petit Nico, Souleymane Diamanka, John Pucc’ Chocolat, Rouda, Dgiz, Dame Gabrielle, et, pour finir en beauté, Grand Corps Malade.
Autant de rencontres qui rendent le livre passionnant, autant de slams offerts aussi car elle a eu la bonne idée, encore, de demander à chacun un texte placé en conclusion de chaque interview. Bonne idée, encore et encore, de transformer ces interviews en rencontres, en « instants » pour utiliser le jargon slam, donnant à tous la possibilité de s’exprimer dans ce livre « écrit à l’oral » (pour reprendre un titre de Grand Corps Malade). Tous, c’est-à-dire d’abord l’auteure elle-même qui n’hésite pas à rappeler des souvenirs personnels qui émergent au fil des rencontres, frisant parfois un certain narcissisme qui agace au début et qui finit par faire partie de l’aventure slam qu’elle est en train de vivre (Le slam c’est un laboratoire oratoire qui permet de se trouver, de se révéler.)

C’est ainsi que le livre prend de l’épaisseur : loin d’être une succession d’entretiens, il se fait quête et découverte de ce genre poétique, il donne peu à peu à entendre le phénomène slam. Et le lecteur se laisse faire, ravi de (re)découvrir cet univers, fait de mots, de phases et de phrases qui toutes ensemble, bout à bout, claquent et éveillent la sensibilité de son « état d’slam », si l’on ose dire.
Que faire d’autre après ce livre que de se rendre à une soirée slam dans un des nombreux cafés parisiens cités ? On apprend un tas de choses, comme le fait que ce sont les artistes eux-mêmes qui animent des scènes, que la plupart transmettent leur art grâce à des ateliers d’écriture, que la plupart ont choisi le slam plutôt qu’une carrière plus assurée. On apprécie l’intensité des rencontres, leur drôlerie parfois, comme ce slam improvisé dans un sex-shop.
Enfin, cette quête de sens se fonde à la fois sur des rappels historiques et aussi sur une réflexion qui se développe peu à peu, notamment grâce à la problématisation, donnant l’occasion de chercher des éléments de réponse à un certain nombre de questions : Le disque de slam, enregistré, rediffusé, est-ce un paradoxe ? Peut-être. Parce qu’alors ce n’est plus l’instant slam à proprement parler, le partage, l’immédiateté, c’est un enfermement, une fixation, une distance nouvelle créée. Alors à chaque auditeur de recréer le dialogue du slam, de savoir le ressentir.
Et à chaque lecteur, par ce livre-recueil, d’entrer dans le slam.

Cependant, on pourra regretter, outre les nombreuses coquilles (jusque dans le slam de Renaud), l’absence de concession annoncée en quatrième de couverture : pourquoi préciser que l’auteure a presque eu un saignement de nez à force de rire quand un des slameurs rencontrés ne reconnaissait pas tel titre de Bashung ? Qu’est-ce qui est dit à ce moment-là ? Alors que l’impression qui se dégage de toute cette troupe d’artistes est au contraire celle de références toujours affirmées, notamment au rap et à Renaud, références qui nourrissent leur art fait d’originalité s’érigeant sur un passé assumé ?
Dommage aussi que le style soit aussi « oral », non que l’on soit choqué excessivement des gros mots, mais on préfère les « putain » dans les chansons plutôt que dans les dialogues, car on ne voit pas ce qu’ils apportent à la pensée. Il est vrai que l’exercice de rendre compte par un livre d’un mouvement musical et des personnalités des slameurs rencontrés est difficile et demeure mené à bien par l’auteure, qui va jusqu’à nous proposer, façon cahier de vacances, quelques pages vierges pour écrire à notre tour un slam.
Alors le voici (De manière générale, il faut dire que le slam c’est très warholien, chacun peut avoir son quart d’heure de célébrité, en trois minutes.)

Slam offert
 » T’as ouvert le livre avec ta peau de prof
Cherchant l’erreur la faute de français les négligences
Voilà que tu le fermes submergée par l’étoffe
(Emotion qui claque et qui remue tes cinq sens)
De ces slameurs poètes tous ces potes
Qui te montrent quelle peut être l’ambiance
De ta vie si à ton tour tu slames de toutes tes notes
Musique de la vie, musique de la rime, musique de la phase
Tout cela tu le découvres grâce à ce livre écrit avec les tripes
Avec les mots interdits à l’écrit, qui tapent à l’oral, emphase
Retranscrite vraiment bien même si souvent de les lire tu flippes
Te voilà à les employer dans une certaine extase
Parce que c’est du creux de toi qu’ils sortent qu’ils s’extirpent
Alors que dire que faire à présent sauf se mettre à slamer ?
Pourquoi hésiter, il n’y a qu’à ouvrir la porte de ces cafés
Qui t’attendent avec tous leurs flyers leurs verres offerts
Si tu sais offrir ce qui pour toi est le plus cher
Et toi qui lis ces lignes sur cet écran lumineux
Qu’attends-tu pour t’y mettre et t’y essayer un peu
Cherche ta rime même pauvre elle sera toujours suffisante
Parce que ce qui compte c’est de mettre sa prose en vers qui incantent
Et si ce pauv’ slam te désole te fait fuir
Attends ouvre le livre et de beaux textes tu pourras découvrir
C’est la fin du slam il est temps de vous dire à tous merci
Pas seulement parce que je suis polie mais surtout parce que je suis réjouie « 

Delphine Regnard

   
 

Héloïse Guay de Bellissen, Au cœur du slam : Grandcorpsmalade et les nouveaux poètes, Editions Alphée – Jean-Paul Bertrand, 2009, 319 p. – 19,90 euros.

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