Joann Sfar, Pascin
Sfar ressuscite avec sensibilité l’un des artistes les plus talentueux et mésestimés du début de siècle dernier.
La Java Bleue, nouvel opus de la série Pascin, est l’occasion pour L’Association de rééditer les six premiers tomes de Pascin, parus dans la revue Lapinpuis dans la collection « Mimolette », en un seul volume. Et quel volume ! Pas moins de 187 pages dessinées entre 1997 et 2002, retraçant le parcours de cet artiste attachant.
« Sexe, peinture et tribulations éthyliques » serait une formule idéale pour résumer l’existence de Julius Mordecaï Pincas alias Jules Pascin, immigré bulgare et juif, qui devient avec Modigliani, Soutine, et Kisling, l’un des maîtres de l’école de Paris.
Chapeau melon vissé sur le crâne, oreilles décollées, allure improbable de Gainsbourg avant l’heure, à la fois dandy et voyou, Pascin fréquente la faune des bordels, des bars, les petits truands et les grands peintres qui ont fait le Montparnasse des Années folles, son carnet de croquis à la main.Sa frénésie créatrice ne connaît pas de limites : noctambule invétéré, il dessine sans relâche et puise son inspiration dans la rue, peignant la société qui l’entoure avec volupté, en la caricaturant ou en en dressant la satire.L’impudeur de ses esquisses fera scandale, et lui vaudra aux Etats-Unis le qualificatif de pornographe.
Sfar, en digne successeur, croque avec la même avidité tout ce petit monde de son trait sensible et redonne vie à Pascin et à sa compagne Lucy Krogh, à ces prostituées anonymes, ou encore au petit cercle d’artistes expressionnistes cités dans le récit, qui réunit Soutine, Chagall ou Kokoschka l’Autrichien… Tous sont vibrants et dotés d’une réelle épaisseur par le dessin enlevé et la richesse des dialogues de Sfar. La narration est aussi un prétexte pour ce dernier de discuter des thèmes qui lui sont chers : les femmes, sa relation au dessin, la religion (le judaïsme), ainsi que d’autres réflexions philosophiques et questions récurrentes dans son oeuvre, dont il débat par l’entremise de ses personnages, toujours avec beaucoup d’humour et de distance.
La liberté absolue offerte à Sfar par son éditeur semble être la porte ouverte à tout un laboratoire d’expérimentations graphiques. Le registre change tout au long du recueil. L’auteur explore différentes techniques, et dessine à l’encre de Chine ou au lavis, à la plume, au pinceau, à la pipette !
Son trait change d’une case à l’autre, parfois rigide, schématique ou grossier, mais bien souvent empli de finesse et de grâce dans le dépouillement. On passe du sale, brouillon, fouillis, à des dessins extrêmement élaborés qui témoignent de la maîtrise graphique de l’auteur.
Cette irrégularité de traitement de l’image fera parfois tiquer le lecteur, qui, à juste titre, pourrait crier à l’arnaque pour plus d’une case. Mais Sfar pose le problème du médium bande dessinée comme support littéraire : dans quelle mesure peut-on concilier un dessin léché et un récit intense qui s’étale sur près de 200 pages ?
Si Hugo Pratt n’avait pas parfois sacrifié certaines de ces cases à la narration, Corto Maltese aurait-il vécu autant d’aventures ? On ne peut d’ailleurs s’empêcher de faire le rapprochement avec le véritable Pascin, dont l’influence sur Sfar, qui semble partager ses convictions esthétiques, est indéniable. L’artiste bulgare a en effet goûté lui-même à toutes les techniques : dessin, lavis, encre, gravure sur bois, lithographie, eaux-forte, pointe sèche… Joann Sfar a souvent évoqué sa boulimie de dessin en parlant d’une « hygiène de vie ». Telle pourrait être aussi, sans doute, la devise de Jules Pascin.
L’auteur rend hommage à l’un de ses maîtres avec cette biographie qui n’en est pas une, et réhabilite l’un des artistes maudits du siècle dernier, probablement parmi les plus talentueux et mésestimés. Ce sera l’occasion, pour les lecteurs intéressés, de se ruer sur les quelques rares ouvrages disponibles le concernant. Merci M. Sfar, de rappeler avec ce véritable roman que la bande dessinée ne se réduit pas à des p’tits Mickeys, mais qu’elle est aussi un genre littéraire à part entière, n’en déplaise à certains…
trevor baonde
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Joann Sfar, Pascin, éditions L’Association, octobre 2005, 186 p. – 23,00 €. |
