François Miville-Deschênes & Richard D. Nolane, Millénaire – Tome 3 : « L’haleine du diable »

François Miville-Deschênes & Richard D. Nolane, Millénaire – Tome 3 : « L’haleine du diable »

Un troisième tome qui prolonge l’immense plaisir de lecture qu’avaient offert les deux premiers albums…

Quand on s’appelle Raedwald le Saxon, s’acquitter de la mission dont on est chargé ne signifie pas forcément que l’on va renouer avec la quiétude en attendant la prochaine… Quand bien même on a à ses côtés un colosse indéfectiblement loyal et dévoué – Arnulf – et une compagne aussi aimante que brave au combat – Rowena. Quitter l’île venteuse d’Edra, tout au nord de l’Écosse, pour rallier Rome et prendre possession des reliques promises par Sa Sainteté Vladimir s’avère vite plus délicat que ne saurait l’être un périple maritime, pourtant déjà périlleux en soi. Une suite d’incidents terrifiants, à côté desquels une bonne vieille tempête serait presque rassurante, va réduire les trois héros à l’état de naufragés. Secourus in extremispar Godfred, un marchand viking, ils vont pouvoir reprendre des forces au village dont celui-ci est originaire. Mais c’est compter sans l’hostilité de Kjell, le chef félon, et la nécessité imprévue de secourir Thanner, l’âme damnée de Vladimir le Dalmate, retenu prisonnier par une tribu de cannibales chasseurs de trolls…

« L’haleine du diable » forme, avec « Le squelette des anges », un diptyque parfait grâce à l’articulation que fournit Thanner, par l’entremise de qui les mystérieux sylphes posent, dans cette phase de la série, une empreinte d’importance : Raedwald – lui seul – va avoir sous les yeux de quoi être éclairé sur leur véritable nature. Mais comme dans les tomes précédents, le motif proprement fantastique ne constitue pas le fondement du récit : il participe de son déroulement au même titre que l’intrigue purement « aventureuse » – l’expédition organisée pour sauver Thanner, l’enquête que doit mener Raedwald pour élucider une mort suspecte et innocenter Godfred de l’accusation de meurtre que Kjell fait peser sur lui. On retrouve donc avec un infini plaisir d’une part cette utilisation du fantastique, à travers sylphes et trolls, pour accompagner le récit de la même manière que les mythes accompagnaient jadis la vie des peuples, et d’autre part les traits d’humour – par exemple les grommellements d’Arnulf arraché à ses béatitudes orgiaques – là encore présents à juste dose, laissant intacte la sauvagerie des scènes les plus dures.

Après les goules sarrasines et les sylphes, les monstres marins et les trolls ? Pourtant, pas un instant ne vient à l’esprit l’idée de reprocher à Millénaire de brasser inconsidérément tous les mythes et légendes qui seraient tombés sous la plume du scénariste : la présence de chaque créature légendaire répond à une logique historique, géographique. Quoi de plus normal que de rencontrer un krakken en pleine mer tourmentée ? Ou des trolls aux confins des terres vikings ? Que de voir des goules, démons orientaux, envahir l’Occident chrétien, en lutte perpétuelle contre l’hérésie sarrasine et n’attendant rien autre, en ces dernières années du Xe siècle, que la Fin des Temps ? On comprend avec plus d’acuité encore que dans « Les chiens de dieu » ou « Le squelette des anges » que ce n’est pas tant l’allégeance à telle ou telle mythologie qui est à l’œuvre mais la manière dont le légendaire s’inscrit dans le quotidien de l’époque.

Quant à ce qui est dévoilé de la possible nature des sylphes, disons simplement que cela laisse redouter que la série s’engage sur une voie par trop exploitée, tant par les auteurs de fiction que par certains théoriciens ayant cherché à expliquer les mythes et les légendes par des thèses plutôt fumeuses… Qu’adviendra-t-il de ces sylphes qui se sont révélés quelques instants, à travers une épaisse couche de glace, à Raedwald ? Ce coin de voile restera-t-il levé dans la seule mémoire du Saxon, et ne sera-t-il plus dans le récit qu’une vague réminiscence surgissant ça et là dans ses souvenirs, ou bien la véritable nature des sylphes deviendra-t-elle un axe majeur des scénarios à venir ? On peut alors espérer que les auteurs, eu égard au talent dont ils ont jusqu’à présent témoigné, sauront prendre à contre-pied les attendus de ce qui est ici esquissé… 

Nous voici donc au seuil de l’attente… Il faudra sans doute qu’une bonne année s’écoule avant de pouvoir lire le tome 4. C’est le moment de constater que le scénariste a pris soin, au long de ces trois albums, de faire le lit de futurs scénarios à dimension rétrospective. En se référant, par exemple, de manière très allusive à l’événement qui a scellé l’amitié de Raedwald et d’Arnulf (cf tome 1). Ou bien en dévoilant, l’espace d’une case, l’existence d’une certaine Adélaïde de Kent à travers sa pierre tombale – et dont on devine qu’il est encore question lorsque Raedwald dit à Godfred, à propos de Bregga :
C’était une créature malheureuse entre toutes sur cette terre. Et son destin m’en rappelle douloureusement un autre.
Autant de balises narratives qui semblent n’être pas simplement destinées à pourvoir les personnages d’une existence antérieure au récit qui les « épaissirait » sur le plan humain mais donnent plutôt à espérer des albums à venir qu’ils mèneront le lecteur au cœur du passé du héros saxon…

isabelle roche

   
 

François Miville-Deschênes & Richard D. Nolane, Millénaire – Tome 3 : « L’haleine du diable », Les Humanoïdes Associés, octobre 2005, 56 p. couleurs – 12,60 €.

 

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