François Miville-Deschênes & Richard D. Nolane, Millénaire – Tome 2 : « Le squelette des anges »
Raedwald et Arnulf sont mandés par le nouveau pape, Vladimir le Dalmate, pour partir à la recherche d’un bien mystérieux coffre…
A la fin du tome précédent, l’on avait vu saint Polycarpe renouer avec sa réputation de faiseur de miracles, et périr la goule sarrasine capturée par Arnaud le Borgne. Mais cela n’est pas grand-chose en regard de la multiplication des signes attestant que la fin du monde est imminente… le pape Clément V a été assassiné et Vladimir le Dalmate lui a succédé sur le trône pontifical. Aux premiers jours de l’an 998, une météorite s’abat sur Rome. Des prédicateurs incitent à la haine et au meurtre. Quant à Raedwald, avoir contribué à identifier le commanditaire de l’assassinat d’Emma d’Autun et de son fils lui vaut une demande d’excommunication émanant de Cluny.
Le Dalmate propose au Saxon de repousser cette requête et de lui céder cinquante squelettes de martyrs romains à condition qu’il emploie sa sagacité fameuse à retrouver un coffre que saint Pierre lui-même aurait ramené de Palestine et qui contiendrait les reliques des deux anges de Sodome venus sauver Loth. Soucieux du salut de son âme – et de renflouer sa bourse autant que de satisfaire sa curiosité – Raedwald accepte. Pour lui faciliter la tâche, le pape lui remet une bague le signalant comme l’envoyé personnel de Sa Sainteté. Protection étendue à son compagnon Arnulf, qui sera du voyage…
Le dessin, dont la finesse de trait confère une grande subtilité au réalisme des décors, des créatures – humaines ou non – des attitudes et des expressions, ainsi que l’ambiance chromatique – un peu plus claire, peut-être, que dans « Les Chiens de Dieu » – sont dans l’exact prolongement de ce qui avait été instauré dans le premier tome. En revanche, on notera de petites innovations narratives. D’abord l’album, au lieu de commencer in medias res, s’ouvre sur quatre planches retraçant des faits situés en amont de l’histoire proprement dite – quelque 150 ans auparavant. Et le duo héroïque devient trio : à Raedwald et Arnulf vient s’adjoindre Rowena, femme marin au caractère aussi trempé que la lame de son épée, qu’elle manie fort bien.
L’on avait déjà pu se rendre compte que le couple Arnulf / Raedwald fonctionnait selon un mode assez conventionnel, plus complexe toutefois que la simple relation de héros à faire-valoir : leur amitié repose sur une dette passée et sur une complémentarité qu’installe un réseau d’oppositions à la fois physiques, psychologiques et comportementales. Une cohésion sans faille les unit, et l’on notera que l’arrivée de Rowena – elle aussi figure assez convenue de la fiction d’aventure : habile à se battre et à manier le glaive, exerçant un métier des plus virils, elle n’en est pas moins extrêmement féminine de corps et de visage… – ne la modifie en rien bien que la jeune femme n’accorde ses faveurs qu’au seul Saxon.
Surtout que l’on ne se méprenne pas sur les termes « conventionnel » ou « convenue » : ils n’ont ici rien de péjoratif. Si ces trois personnages se conforment à des modèles héroïques bien connus, tant dans leurs traits individuels que dans leur fonctionnement relationnel, il importe de souligner combien ils sont justes, cohérents avec eux-mêmes et avec l’ensemble du récit – une justesse, une harmonie que l’on ne vantera jamais assez.
L’on appréciera tout autant la continuité de ton par rapport au premier tome. Certes, les éléments fantastiques semblent prendre davantage d’importance : le pape se montre amateur de nectars qui n’ont rien de viticole, on soupçopnne la présence de changelins dans l’entourage du roi d’Angleterre… Mais tout cela est si bien intégré dans le contexte historique que le récit concocté par Richard D. Nolane et François Miville-Deschênes convainc d’emblée et s’impose au lecteur avec la même force d’évidence qu’un miracle à l’esprit d’un croyant.
« Le Squelette des anges » confirme pleinement ce que « Les Chiens de Dieu » laissait espérer : Millénaire s’annonce comme une superbe fresque d’aventure où Histoire, fantastique, mythologie chrétienne, humour et violence crue, servis par un graphisme fin aux proportions admirables, cohabitent en une harmonie que peu de bandes dessinées appartenant à ce registre peuvent se targuer d’atteindre.
isabelle roche
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François Miville-Deschênes & Richard D. Nolane, Millénaire – Tome 2 : « Le squelette des anges », Les Humanoïdes Associés, octobre 2004, 56 p. couleurs – 12,60 €. |
