Jessica Gallais, Anima(s) version(s)
Il n’existe plus de dentelles dans l’écritute de Jessica Gallais. Elle est vêtue de nu, de mots brisés de corps et rappelle que l’être est né d’une perte. L’aube éteinte s’avance sur le monde dans l’attente du déjà su et depuis toujours accompli. L’auteure parle à travers le désir – et qu’importe le plaisir. Seul le premier vit à découvert en complice du destin. L’écriture est son étendue qui ouvre le jour du monde à la nuit. Les eaux y tombent d’en bas. Ciel et terre sont dans la même lumière argentée désertant le désert, existant dans le hors, le trou d’attente et d’atteinte. De l’amant(e) . Celle ou celui qui ne daigne pas voir le sablier dont le sable s’écoule ailleurs qu’en un présent « pur » (Proust). Dans une telle approche, les cauchemars se diluent peu à peu. Le désir est un chat qui sort sa retraite entre la faille du blanc, sur la brèche d’un texte rare. Et qu’importe si l’écriture ne sauve pas, ne sauve rien.
Celle qui, avec Jean-Pascal Dubost, a créé l’association Dixit Poétic et a créé qui son premier festival de poésie contemporaine en Brocéliande (« Et Dire et Ouïssance ») en 2014 propose ici une version puissante de ses Dithyrambes ou autres « clashes poétiques ». Dans ce premier livre fracassant, les morts s’entrechoquent hors des sentiers battus et selon un étrange sacerdoce. Ce dernier tient au ventre (euphémisme) par la violence d’une destruction langagière. Elle laisse la place aux forces d’Eros qui unissent les corps au peu qu’ils sont (mais ce peu est un tout).
Néanmoins, le désir lui-même reste une hypothèse vague là où tout se mêle, entre volonté de jouissance et impossibilité d’en venir à bout. La sexualité devient l’excitation là où la rencontre de deux corps nus et troublés caresse une sorte d’effroi. Preuve que ce qu’on nomme amour n’est jamais simple – d’autant que les amants comme le langage se déforment afin de créer une « lettre » énigmatique, en amont de toutes les autres. Dès lors, le A de l’amour est entouré de jambages des corps unis et bouleversés dans les mots.
Par la perpétuelle initiation à la sexualité, ils sont déjà par eux-mêmes une calligraphie perturbante, envoûtante, à demi-illisible, un code ignoré, une anagramme qui désigne la quête d’un sens essentiel obscur. C’est donc dans le champ même de la sexualité que la poétesse ne cesse de creuser, faisant de l’imaginaire amoureux et sexuel le lieu privilégié de l’exploration, au carrefour du monde extérieur et du monde profond : il n’y a pas seulement une face cachée (nocturne) du sexe mais cette face cachée est nécessaire à l’être. La poésie devient sa chambre d’enregistrement.
jean-paul gavard-perret
Jessica Gallais, Anima(s) version(s), Editions Isabelle Sauvage, collection « présent (im)parfait », 2015, 88 p. – 16,00 €.