Françoise Coste, Reagan
En France, les présidents des Etats-Unis républicains n’ont généralement pas bonne presse. Sont magnifiées en revanche les figures démocrates de Roosevelt, Kennedy, Clinton (et maintenant son épouse candidate) sans parler d’Obama, statufié de son vivant. Certes, l’impressionnante biographie de Nixon écrite par Antoine Coppolani (Fayard, 2014) a réhabilité ce personnage traîné dans la boue mais en mettant en avant ses orientations centristes qui en firent « le dernier rempart contre le reaganisme. »
Presque trente ans après son départ de la Maison Blanche, Ronald Reagan apparaît donc encore comme un danger dont souffrit la société américaine. Qu’a donc fait cet homme, élu et réélu triomphalement, qui caracola au plus haut des sondages avant de laisser son fauteuil à son vice-président (succession très rare dans la vie politique américaine) pour mériter un opprobre pareil ? La biographie que lui consacre François Coste permet-elle d’y voir plus clair ?
Disons-le tout de suite, l’ouvrage impressionne par sa densité des informations, sa qualité de l’écriture, son sens du portrait psychologique, sa connaissance de la société américaine. Avec clarté, l’auteur revient à plusieurs reprises sur le bouillonnement intellectuel qui saisit les élites du pays face aux effets du New Deal et de l’Etat Providence. Car il fut un temps où l’Amérique s’inspira des politiques sociales et étatistes de l’Europe afin de soulager ses misères. Or, si la plupart des sociétés européennes furent socialisées en profondeur, de larges secteurs de la société américaine résistèrent. C’est de ce refus que naît le reaganisme.
Les chapitres précédant l’entrée à la Maison Blanche nous décrivent l’incroyable ascension de ce fils d’alcoolique de l’Illinois qui très tôt crut en Dieu et en l’Amérique, à la vertu du sport et à la réussite individuelle. Dès les premières pages, les fondamentaux du caractère du futur président sont très bien posés. Ils expliquent tout le reste, depuis les commentaires sportifs à la radio jusqu’aux films d’Hollywood avant l’entrée en politique et le poste de gouverneur de Californie. Même s’il passa des démocrates aux républicains, tout en s’engageant dans le syndicalisme, Reagan ne se départit jamais de certaines convictions qui donnent à son parcours, en apparence chaotique, une solide cohérence. L’interventionnisme de l’Etat fédéral constitue à ses yeux un danger pour les libertés individuelles car il ouvre la « route de la servitude », tandis que la révolution des mœurs des années 1960 sape les bases de la société traditionnelle. Reagan rassemble en fait autour de lui le conservatisme moral et le conservatisme économique. Véritable prouesse à laquelle s’ajoute celle d’avoir attiré sur son nom une part du vote démocrate.
C’est à partir de la présidence que les analyses de Françoise Coste se durcissent. Elle nous décrit un président jouant au roi fainéant, se désintéressant des affaires internationales dont il ne comprend pas grand-chose, se maîtrisant pas ses équipes et laissant libre cours aux rivalités personnelles qui vont déchirer son Administration. On devine que la politique néolibérale et conservatrice n’est pas la tasse de thé de l’auteur qui en pointe les ratés et les contradictions. Cela ne l’empêche pas de reconnaître l’investissement du président dans le dossier des baisses d’impôts, dans la dénonciation du communisme et de l’URSS, ainsi que son engagement pour le projet IDS.
En fait, tout cela est absolument vrai. Si le portrait est sévère, il n’est pas à charge puisque François Coste reconnaît les réussites et les qualités de ce politicien au flair hors pair mais qui – et c’est la thèse centrale du livre – souffre d’un déni de la réalité confondant. Ce qu’on peut reprocher à l’étude, c’est d’avoir trop fait pencher la balance du côté négatif, de trop insister, au risque de la répétition, sur les défauts réels du personnage au détriment de ses qualités politiques, et pas seulement politiciennes et médiatiques. Car, comme l’a écrit Henry Kissinger dans le beau portrait qu’il trace de Reagan dans Diplomatie, le président « doté d’un bagage universitaire des plus minces allait élaborer une politique étrangère d’une extraordinaire logique et pertinence. » En outre, le lecteur ne parvient pas à se dégager de l’impression que les réussites de la présidence de Reagan ont été réalisées malgré lui.
Pourtant, lorsque Reagan quitte le pouvoir, il aurait pu dire – comme le fera Margaret Thatcher – qu’il était heureux de laisser son pays dans un bien meilleur état que celui dans lequel il l’avait trouvé à son arrivée. Les chiffres cités par Françoise Coste dans sa conclusion sont d’ailleurs sans appel. On ne peut donc la suivre quand elle affirme que « le président du déclin américain, c’était lui, pas Jimmy Carter. » Sa présidence annonce et prépare la période de l’hyperpuissance.
Si Reagan fut si populaire, jusque chez les électeurs démocrates, c’est parce qu’il incarnait l’Amérique profonde et ses valeurs les plus fortes. Si son héritage ne fut jamais remis en cause jusqu’à l’arrivée d’Obama en 2008, c’est parce qu’il remit l’économie américaine sur les rails. S’il se sortit des pièges dans lesquels ses propres insuffisances le firent tomber, ce fut grâce à un mélange d’intuition, de force de conviction et de charisme. Si son empreinte sur l’histoire fut si forte, c’est parce qu’il permit au monde de sortir de la Guerre froide, gagnée grâce à lui et non malgré lui.
Reagan fut un homme imprégné du principe de liberté et qui rejeta celui de l’égalité des conditions cher au socialisme. Cette biographie, au demeurant très complète, le démontre. Ce fut la grandeur de cet homme qui changea le cours de l’histoire.
frederic le moal
Françoise Coste, Reagan, Perrin, septembre 2015, 618 p. – 25,90 €.
