Jean Ristat, Œuvres Posthumes, tome 2
La force de la poésie de Jean Ristat reste une énigme. La puissance n’y est qu’intermittente comme si parfois le poète s’engageait, sinon à contrecoeur, du moins avec méfiance et doute quant à son œuvre. Discret, directeur d’une revue d’une qualité rare (Digraphe), le poète inscrivit son œuvre à l’ombre (parfois pesante) d’Aragon mais aussi de Rimbaud. On retrouve leur influence dans sa poésie labyrinthique aux pièces et temps emboîtés les uns dans les autres. Elle devient parfois un peu précieuse. De précieuse à spécieuse, il peut n’y avoir qu’un pas. Néanmoins, Ristat avait une suffisamment haute idée de la poésie pour ne pas le franchir. Chaque Entrée – pour reprendre un titre de l’auteur – est une manière de tordre le coup à la trop grande faconde. Ce qui n’enlève pas le vertige et l’habileté anagrammatiques là où « le rital en ristat s’attriste à / La moquerie et ferraille comme un rasta/ Tatoué tâte enfin rassis après la rixe/ Un alexandrin circonflexe aux pieds tors ». C’est de la haute ferronnerie.
Se confronter aux œuvres posthumes, c’est revenir à un récit qui se poursuit selon différentes scènes et scénographies poétiques où parfois le rouge est mis. Le texte s’empourpre : « couleur de sang, lèvres fardées, pieds rouges, boues rouges, pourpres tentures, rubis, incendie, peau cramoisie, bonnet rouge, Titien, feu. » La vie y demeure aventureuse et jamais platement autobiographique, même si l’écriture témoigne du présent et du passé de son auteur.Lequel ne cesse de penser et parfois de s’adresser directement à son lecteur : « Je ne sais si cette lettre vous parviendra un jour. Nous sommes l’un à l’autre inconnus et, pourtant, c’est à vous que j’écris comme à un confesseur tendre et complice on livre son âme. Ai-je donc une âme? et si, par extraordinaire, il se trouvait que j’en possédasse une, je la donnerais volontiers au diable pour l’amour de vous ». Le lyrisme de Ristat est là et le désir de séduire n’est pas un simple artefact.
Le charme est constant mais néanmoins- et en dépit de quelques éclats comme ci-dessus – l’épanchement n’est pas de mise. La poésie reste une affaire d’intelligence : la curiosité, l’amusement, l’étude font partie de son background même si le rêve sensoriel est restitué de façon brève, brute, sans analyse ou commentaire. Elle s’enrichit aussi de tous ceux que le poète a rencontrés : Aragon bien sûr mais aussi Robbe-Grillet, Lance, Bonnefoy, Roubaud, Réda et bien d’autres. Si bien que ces œuvres ont le mérite d’êtres ouvertes pour inventaire d’un parcours et d’une écriture dont la réception critique manque souvent de chaleur.
La poésie de Ristat avait pourtant comme but de « changer la vie » et elle le prouve souvent. Celui qu’on taxa parfois de langue de bois propose une poésie rétive au désenchantement. Elle est riche d’humour et de trouvailles. La vie l’emporte sur la mélancolie. Lire les œuvres posthumes de l’auteur revient à marcher « à la rencontre du soleil, à son couchant, si bas en cette saison qu’on imagine qu’il va rouler dans le lit du fleuve comme la tête du guillotiné dans le panier d’un miroir ». On ne peut s’essuyer les pieds sur de tels passages.
jean-paul gavard-perret
Jean Ristat, Œuvres Posthumes, tome 2, Gallimard, Paris, 2015, 240 p. – 17,25 €.