Jean-Paul Gavard-Perret, Je veux
photo d’Elya Verdal
JE VEUX
Me rendre, Me racheter (pour pas cher), Mêler le blanc au noir, Sortir des enfer de Jérôme Bosch après y avoir exercé la bamboche, Me prêter au rythme lent de Tomorrow Started de Talk-Talk, Pouvoir me supporter, Blesser les sanglots longs de l’automne, Fixer mes propres limites de façon à dire : jusque là c’est moi, Manger un peu de thon de mon âme, Gravir la chute, Sodomiser le néant en glissant dans sa raie frémissante, Superposer des agenouillements cinétiques à mes cauchemars, Etre aussi intelligent qu’une pierre, Faire des anagrammes avec des vers de Nerval, Remplir la Justine de Sade d’une chair gonflée de savoir, Prendre mes clics pour un claque, Plonger au ralenti, Atteindre le dur du rare, Gratter le gland pour en faire naître la conscience, Râper du fromage, Suivre la volupté de l’adorable chiendent de l’instant où jubilent les fantasmes, Préférer la douleur de la nuit à la splendeur du jour, Rester cerné par les points et les virgules, Me branler- cela implique une nécessité qui ne refuse jamais, Espérer que les pommes Granny Smith apportent du vert à ma mémoire, Ne prononcer que des lettres majuscules avec un bruit de claves, Etre frappé d’insomnie à l’angle des choses, Passer d’images vivantes à des images mortes, Regarder des films lents où tout le monde galope, les films rapides où l’on bouge à peine, Aller vers une fin qui ne serait pas la mort – du moins me le faire croire, Vider le lac du Bourget pour voir les silures, Répondre « Il n’y a pas de téléphone ici » à un correspondant et raccrocher, Renverser une femme sur mon lit mollo-mollo, Manger un Mont Blanc (crème de marron, Chantilly), Relire Beckett et Schopenhauer, Trouver assez belle une certaine lumière, Chercher l’enfer sous le pavé des bonnes intentions, Revivre la Passion, Me déguiser en boucher au milieu des couteaux et avec la scie pour les os qui résistent, Choisir le boeuf le plus gras qui dort debout à cause de l’angoisse, Demeurer ici ou ailleurs, assis au ciel à la droite de la Princesse de Clèves Coeur, Puis la pousser dans les marées cages, M’essuyer l’âme d’une Calinette, Traîner dans mon lit pour échapper à l’appel du jour, Eviter tout rendez-vous prometteur, Aimer les femmes maigres comme un clou parce qu’elles rendent marteau, Revoir le coucher de soleil sur le Grand Canyon du Colorado, Me muscler le gras du bide, Aller au bord de l’eau en ignorant le grossier ourlet de fucus vésiculeux, Coudre de fil blanc quatre lèvres qui se joignent, Refouler le refoulement, Devenir menteur à force d’être sincère, Creuser les quarts, Baiser les lépreuses, Aimer la peinture parce que c’est plat, Comprendre combien il est périculeux de se porter sur la penchière, Donner de l’entrain malgré mes appâts rances, Filer à l’italienne avec une anglaise, Donner aux meuniers autant de grain à moudre qu’aux électriciens de fils à retordre, Pratiquer le péché capiteux, Changer l’eau de mes poissons afin qu’ils croient que Dieu existe, Connaître un ange de couleur chair, Toucher enfin à l’essentiel, Me rattacher au temps que l’éternité nie, Etre de viande et de foulgine avec ma trombine de gnon et mes trous du lampon, ne plus offrir ma cure à la moindre érection, Lâcher la bardelette, Me rapprocher des morts, Racler encore tes petits tas de mots pour m’en couvrir lorsque j’ai froid, Accepter ma lâcheté en tenant par les pierres blanches que je sème dans mon silence, Balayer ma poussière, Rendre ma vie moins vieille, Oublier Palerme, Renaître un dimanche de Pâques et pas un Vendredi Saint, Tomber comme la nuit tombe, Brouiller les dernières cartes, Disperser tout, Que les mots perdent leur adresse, Admirer Dieu dans une glace, Casser le silence d’un cri ultime et finalement Foirer.
Jean-Paul Gavard-Perret
One thought on “Jean-Paul Gavard-Perret, Je veux”
Superbe texte , intemporel et atteignant le centre ! Bravo!