Jean-Paul Galibert, Suicide et sacrifice, Le mode de destruction hypercapitaliste
Si le système n’est autre que le reflet de ce nous sommes, alors le suicide n’est qu’une composante de notre état de nature
Cet ouvrage est court mais dense. L’auteur se propose d’y démontrer qu’il existe une corrélation évidente entre l’évolution de notre système économique capitaliste depuis un quart de siècle (1) et la propension grandissante de ses sujets au suicide. Pire, il nous explique que le système y trouve un intérêt, une rentabilité, et dans toutes ses phases (de sa simple conception, même fugace, à sa mise en oeuvre effective, couronnée ou non de « succès »).
La démonstration débute par une nouvelle définition de notre système. Jean-Paul Galibert le qualifie « d’hypercapitaliste ». Il s’agirait d’une version paroxystique du capitalisme ancien qui se serait débarrassé de la contrainte imposant que la rentabilité implique la production de marchandises réelles destinée à satisfaire des besoins humains tout autant réels (supposant donc l’existence physique et vivante des uns et des autres). Nous serions désormais dans un univers quasi- virtuel où des besoins, tout aussi virtuels, auraient été créés de toutes pièces par un système détenant seul la clé pour les satisfaire – moyennant paiement – avant que notre propre imaginaire se substitue au système lui-même pour créer ses besoins et auto-entretenir sa dépendance. Point n’est alors besoin de matière ni de vivant pour permettre au système de trouver la rentabilité : un simple élan de volonté, transformé en une mécanique instinctive et parachevé en un besoin addictif, suffit pour consommer. Et dès lors que la contrainte du réel concret cède la place à la facilité du virtuel abstrait, le système peut porter ses fondements à leur paroxysme : le travail devient « hypertravail », l’existence devient « hyperexistence », la destruction « hyperdestruction ». Le tout participant à la transformation de la rentabilité en « hyperrentabilité ».
Ce mécanisme, profondément anxiogène (suicideur) en ce sens qu’il abolirait toute réflexion positive et nous priverait de notre libre arbitre – si ce n’est le choix de le rejeter dans l’anéantissement partiel (suicidaire) ou total (suicidé) de soi -, nous obligerait à paraître (plutôt que d’être) dans une vie illusoire toute entière dédiée à une consommation se voulant salvatrice mais devenue mortellement compulsive. Malheureux le suicidaire qui aura les moyens de consommer en gratifiant le système de l’épargner ! Anéanti le suicidé qui n’aura pas cette possibilité ! Bienheureux (et rentable) le système suicideur qui bénéficiera d’une situation comme de l’autre !
Si l’on veut bien y réfléchir en abandonnant ne serait-ce qu’un instant notre état d’homo economicus et les automatismes qui résultent du prisme socio-économique dans lequel nous évoluons depuis des décennies (et qui, inévitablement, façonne et déforme notre rapport au monde, à l’autre, à soi), on ne peut qu’adhérer à l’analyse très pertinente de l’auteur sur notre système contemporain, ses arcanes et ses méfaits.
Toutefois, peut-on réellement faire endosser au système la responsabilité du suicide ? Ce système peut-il être considéré comme à l’origine de l’impulsion décisive et déterminante au terme de laquelle une personne envisagera de mettre fin à son existence ? Ce n’est pas certain (même si on ne peut réfuter sa contribution), car notre système actuel n’est pas foncièrement différent du système qui prévalait il y a un siècle. Par ailleurs, cette responsabilité supposerait une personnification, une existence quasi-autonome, du système. Pourtant, il n’existe guère en dehors de ceux-là mêmes qui le composent. Peut-être faut-il alors chercher plutôt en nous-mêmes l’origine d’un tel acte.
Notre système n’a pas foncièrement changé. Pourtant, seul le « nouveau » capitalisme serait coupable, en ce sens « qu’il épuise, ferme et licencie » là où « l’ancien capitalisme » construisait. En réalité, ces deux capitalismes ne sont pas si différents, car l’ancien capitalisme ne se contentait pas de construire. Un saut dans l’histoire mettrait en évidence l’aspect destructeur qu’il a pu avoir à bien des égards. Et pourtant, le taux de suicide n’y était pas aussi élevé. Le présumé nouveau capitalisme n’est autre que cet ancien capitalisme à la recherche de nouvelles solutions lui permettant de perpétrer son existence. Là où son vecteur originel (la production à grande échelle et la vente de biens matériels) est en déclin, il lui fallait trouver de nouveaux débouchés. L’imaginaire rentable, érigé au rang de réalité potentielle ou probable, est alors devenu l’un de ses nouveaux marchés. Mais son référentiel (la rentabilité) n’a pas changé.
Ne seraient-ce pas alors les ajustements socio-psychologiques nécessaires à la mutation du consommateur (dématérialisation des biens consommables, destructuration du réel, création d’une fictivité addictive) et les conséquences induites par le déclin des anciens marchés (licenciements, exploitation, politique salariale minimaliste et, à plus grande échelle, ajustements structurels, politiques d’austérité, etc.) qui expliqueraient l’augmentation du nombre de suicides ? Peut-être en partie. Mais la relation de cause à effet ne saurait être complète. Car les ajustements engendrés au siècle dernier par l’ancien capitalisme n’étaient guère moins anxiogènes que ceux dont nous faisons l’expérience aujourd’hui.
Par ailleurs, pour reprendre ce point, imputer au système la responsabilité du suicide serait, dans une certaine mesure, lui accorder une existence propre, indépendante de ses acteurs. Or, le système n’est autre qu’une « hyperreprésentation » de l’ensemble de ses sujets. Et si le système n’est autre que le reflet de ce nous sommes, alors le suicide n’est qu’une composante de notre état de nature. Système et suicide ne seraient ainsi que deux des symptômes de notre état, sans inféoder le suicide au système en tant que tel.
Peut-être faut-il chercher dans la conscience que nous avons de nous-mêmes, l’une des premières véritables raisons du suicide. La conscience de nous-mêmes, c’est la conscience de notre état d’animal soumis aux contraintes de son environnement, de notre insignifiance à l’échelon de l’espace et du temps, de notre impuissance face à notre fin inéluctable. Par le système, nous tentons au mieux d’y échapper, au pire de l’oublier (vainement dans les deux cas). Les uns en engrangeant les profits résultant des rêves qu’ils vendent aux autres.
Mais en trouvant une rentabilité à notre destruction progressive – et, à terme, à la sienne -, on peut se demander, en pure abstraction, si le système n’est pas parvenu à s’affranchir de ses créateurs et à se superposer à ces sujets. Car rien ne peut raisonnablement expliquer qu’il scie la branche sur laquelle il est assis, qu’il coure après sa propre destruction. A moins que le système, même autonome, soit à l’image de ses créateurs : suicidaire.
Si le postmodernisme pouvait constituer une étape supplémentaire dans l’évolution d’un homme qui n’accepte pas sa condition, sa finitude (voir en ce sens : La nouvelle idéologie dominante : le Postmodernisme de Shmuel Trigano chroniqué dans ces colonnes), le suicide serait-il l’étape ultime de cette évolution ?
william bordet
(1) Précisons toutefois que la locution « notre » faisant de ce système un système universel est un abus de langage car tous les peuples de la terre ne l’ont pas fait sien et ne vivent pas nécessairement selon ses commandements (même si les ilots de résistance se meurent un à un, d’eux-mêmes ou sciemment éradiqués par le système).
Jean-Paul Galibert, Suicide et sacrifice, Le mode de destruction hypercapitaliste, éd. Lignes, novemvre 2012, 96 p. – 13,00 €.