Shmuel Trigano, La nouvelle idéologie dominante : Le post-modernisme

Shmuel Trigano, La nouvelle idéologie dominante : Le post-modernisme

Le postmodernisme constituerait-il une étape supplémentaire dans  l’évolution d’un Homme qui n’accepte pas sa condition, sa finitude ? 

Cet ouvrage s’adresse à des lecteurs rompus à la matière, tant au niveau du fond que de la forme. Impossible de n’y consacrer que quelques moments épars, de ne le lire qu’en dilettante. Il faut vouloir s’y attarder pour comprendre. Car il est riche d’interprétations nouvelles qui peuvent surprendre, voire dérouter. Il se propose de démontrer que la manière dont nous nous représentons aujourd’hui l’identité, l’humain, la nature, la démocratie, le rapport à l’étranger, le savoir,  la finalité du droit, ne résultent pas nécessairement d’un savoir objectif mais d’une idéologie qui aurait pour finalité de changer l’humain et les ordres social et politique dans lequel ces derniers évoluent. Cette idéologie serait non seulement constitutive d’une nouvelle ère : le postmodernisme, mais elle serait nouvelle et dominante. La démonstration ne manque ni de pertinence ni d’élégance. Qu’on la partage ou pas.

Si la spontanéité du néophyte devait présider aux très modestes observations qui suivent, l’envie serait grande de dire qu’admettre le Postmodernisme en tant que nouvelle idéologie serait déjà admettre que postmodernisme il y a. Ce serait ensuite admettre que ce nouvel ordre (ou désordre) est constitutif d’une idéologie, qui plus est nouvelle, et surtout dominante. Rien n’est moins sûr. Si la désindividualisation, l’éclectisme, l’hédonisme, la multiplication des socio-styles, la décomposition de l’Etat-nation, l’avènement d’une toute-puissante consommation (désormais sans forme, logique ni frontière) sont parmi les constituants de cette idéologie en tant qu’utopies propres à contenir la déception suscitée par les promesses non-tenues du modernisme, il n’en va pas nécessairement d’une période postmoderne.

Si la pluralité des valeurs actuelles vient remplacer un système de valeurs moderniste dès lors que les idéologies fondatrices du vingtième siècle ne structurent plus nos sociétés, cette pluralité ne donne pas nécessairement corps à une idéologie nouvelle. La notion de postmodernisme ne fait pas l’unanimité. Du fait même de cette pluralité, difficile à appréhender, aucune théorie cohérente n’émerge des travaux de recherche sur le postmodernisme et il s’avère par conséquent difficile, pour cette doctrine, de proposer une interprétation globale des changements constatées.
Si la modernité a pu être perçue comme la résultante d’une action constante pour s’arracher aux traditions, aux hiérarchies arbitraires, aux croyances obscures et infondées qui prévalaient en périodes prémodernes et holistiques, comment pourrait-être perçu le postmodernisme par rapport au modernisme ? Comme l’abandon d’un idéal de progrès des connaissances, des techniques et des rapports sociaux perverti par l’avènement corrélatif d’un individualisme privatif, d’une déshumanisation, d’une désocialisation ? Mais pour aller vers quoi de nouveau qui ne soit déjà contenu en germe dans les revers induits par le modernisme lui-même ? La perte des croyances, la consommation, la pluralité des socio-styles qui peuvent caractériser le postmodernisme et l’individualisme hédoniste, l’éclectisme qui en résulteraient ne feraient-ils pas finalement partie intégrante du modernisme ? N’illustreraient-ils pas, en définitive, la dégénérescence naturelle du modernisme ? Une dégénérescence intrinsèque et programmée, une apoptose, du fait même des questions essentielles auxquelles le modernisme n’a pu répondre.

Si le postmodernisme devait trouver sa source dans les sociétés déçues par les promesses non-tenues du modernisme, ne serions-nous pas dans un modernisme qui se meurt, sans pour autant avoir migré dans une ère postmoderne ? A moins, précisément, que l’incohérence résultant d’une pluralité nouvelle difficile à interpréter globalement (pluralité et incohérence se déployant dans tous les registres de l’activité humaine : sociale, politique, économique, culturelle) ne soit la clé de voûte de cette idéologie. Mais elle devient alors difficile à circonscrire.
Les mutations que connaissent (ou subissent) nos sociétés ne seraient-elles pas trop récentes pour conclure à une idéologie nouvelle ? L’exploitation de données philosophiques et culturelles, de statistiques sociales et économiques propres à fonder les prémices d’une idéologie nouvelle nécessite du temps ; le temps qu’elles s’accumulent. Dispose-t-on de suffisamment de matière pour conclure à l’avènement du postmodernisme ?

Admettons toutefois que postmodernisme il y a. Admettons, par voie de conséquence, que l’organisation de nos sociétés (et, partant, de nos vies), la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, ne résultent pas seulement d’un savoir objectif mais d’une idéologie qui se présenterait comme l’anti-pouvoir, le facteur d’une liberté nouvelle. Qu’y aurait-il de vraiment nouveau dans notre ciel ? De tout temps, c’est bien moins le savoir objectif que les idéologies qui ont façonné nos sociétés ; idéologies au service de ceux qui les imposent et bénéficient de leurs fruits. Et ces (pseudo) idéologies n’ont eu de cesse que de garantir aux dominants de le rester. La dominance est dans notre nature. A travers les époques (périodes prémodernes et holistiques, période moderne et peut-être maintenant période postmoderne), le dominant a simplement changé d’outil. Pas de philosophie. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? L’emballage a changé, pas le contenu. Le marketing a évolué, pas le produit sous-jacent.

De tout temps, nous avons cherché à braver notre nature, à défier notre finitude. Et à travers les âges, les réponses n’ont jamais satisfait. En périodes prémodernes, les réponses s’envisageaient essentiellement à travers la Religion. La modernité, en maintenant un idéal de progrès des connaissances, des techniques, des rapports sociaux et en se déployant sur tous les registres de l’activité humaine précitée a tenté d’y répondre par le Science, l’Organisation. Peine perdue… 
Alors, aujourd’hui, on déstructure ce que nous avions structuré et qui n’a jamais répondu à nos attentes. Mais cela ne change nullement ce que nous sommes, notre nature. Et de celle-ci découle invariablement un rapport de forces « dominant-dominé » qui change les vecteurs à travers lesquels ce rapport s’exerce sans changer le fond.

Le postmodernisme constituerait-il une étape supplémentaire dans l’évolution d’un Homme qui n’accepte pas sa condition, sa finitude ?  Etape intelligemment exploitée par les dominants-possédants qui lui vendent l’illusion de pouvoir se transmuer au sein nourricier de la consommation et d’une pseudo nouvelle liberté qui ferait fi des genres, des frontières, des contraintes inhérentes à notre état d’animal vivant dans un univers nécessairement limité ?

william bordet

Shmuel Trigano, La nouvelle idéologie dominante : Le post-modernisme, Hermann, 2012, 14,80 €.

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