Jean Nouvel,  Mes convictions

Jean Nouvel,  Mes convictions

D’abord porté par inclination pour les arts, grâce à l’influence d’un artiste mais aussi son don du dessin, Jean Nouvel doit mériter sans la moindre discussion le beau nom de poète et de créateur. Architecte déjà dans sa ville médiévale (Sarlat), homme de l’Ouest amoureux des ceps, truffes du Périgord et du rugby, surdoué, humaniste, il oriente toujours sa vision de son œuvre sur la question philosophique et politique : l’art de l’architecture peut-il permettre à chacun de vivre mieux et à tous de vivre ensemble ?
« Mes convictions constitue la révélation d’une pratique littéraire continue, demeurée largement secrète et désormais rendue publique », écrit celui qui dans la charnière de nos deux millénaires reste l’architecte majeur de la planète.

Pour lui, la question de la construction et concomitamment du paysage n’est pas simple. Surtout lorsqu’il s’agit de tenter de métamorphoser ce qui généralement représente et symbolise même un des lieux les plus ingrats : la place de la gare de Tours par exemple. Lieu souvent interlope, anonyme et pratique qui devient un espace fulgurant. Notons d’ailleurs à ce propos que, dès son métier d’architecte, il eut le flair pour décrocher ses assistants : par exemple, le paysagistes Yves Brunier (1963 – 1991) qui, de sa courte vie, fut un des paysagistes contemporains les plus importants. Il collabora avec Nouvel entre autres pour Tours, l’Institut du Monde Arabe et le fameux Hôtel Saint James du Bordelais.

Plus puissant que même un Rem Koolhass, l’architecte français a compris l’invention des constructions. Son but n’est pas de muséifier des lieux pour ses structures, mais de partir de l’espace en inventant différentes pratiques et théories particulières de son travail au moment où, à Paris, près du Louvre, refusant de sacrifier à la mode ou au spectaculaire gratuit, il donne une vision poétique, intelligente et non iconoclaste en un pacte d’alliance entre la ville d’hier et celle de demain sans tomber – par exemple – dans l’horreur de la Bibliothèque Nationale. Mitterrand, soucieux de son propre nom, évinça la force créatrice du Nouvel et le remplaça par un pâtissier de l’architecture.

Mettant l’accent sur la valeur du paysage, l’ordre et le désordre qu’il sous-tend ainsi, Jean Nouvel invente chaque fois un réalité qu’il dévoile. Il refuse toujours le copiage ou la reproduction. C’est pourquoi, en développant un langage propre, au sein de lignes directrices géométriques fortes, il symbolise de Barcelone à Osaka et partout respect et prestige. Sa conception de l’architecture ne relève pas de la croyance en un Signifié transcendant. Ses construction avec ses codes particuliers et neufs disent toujours quelque chose du réel, de la ville, de la nature là où, pour lui, son architecture nous regarde le regarder.

A l’opposé d’une illusion paysagère réaliste, fidèle, objective, naturelle de la réalité, entretenue par la foi en un Signifié transcendant garant de l’ordre, Nouvel n’est jamais un simple topographe mais le Poète par excellence. Immergé dans un paysage urbain ou naturel, il reconstruit une perspective particulière fruit d’une réflexion autant sur la nature que sur la ville.

Et s’il existe (chose rarissime) une dimension quasiment morale et qui correspond au paysage essentiel et intérieur du créateur lui-même, ses constructions accompagnent sans cesse la vie des lieux en épousant le destin. On peut parler de transcendance dans cette vision qui exclut la césure et la fissure. Le concepteur sait que « dans l’architecture se manifeste toujours quelque chose du regard ». C’est pourquoi la « béance oculaire » chère à Lacan s’inscrit dans la conception de ses créations où existe toujours une sorte de jeu d’entrebâillement. Il interpelle le passant et, par lui, celui-ci entend la voix de la nature et de la ville et devient le confident de ses opérations les plus secrètes.

jean-paul gavard-perret

Jean Nouvel, Mes convictions, Flammarion, 2025, 300 p. – 24,00 €.

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