Jean-Marc Sourdillon, Les voix de Véronique
Qu’est-ce qu’une voix sinon un monde ordonné par un timbre et jeté comme un défi face au chaos du monde réel ? Preuve qu’il n’existe pas de voix sans sa profondeur de sensations, d’émotions, de douleurs, de jouissance, de fulgurations et d’opacités. Dans ce livre de Sourdillon elles deviennent des vies que l’auteur définit ainsi : «la raison est d’avoir essayé toutes ces vies qui n’étaient pas les miennes, d’avoir laissé la mienne à l’abandon, sur le côté, de m’y être éreinté, le plus souvent en vain, il m’est peut-être resté cette chance, ou cette possibilité : pouvoir l’une après l’autre les suivre, jusqu’au bout, les réentendre chacune d’elles, pour voir où elles conduisent et ce qu’elles contiennent ». C’est donc elles qui font écrire l’auteur pour s’arracher à l’informe. Elles sont la figure et le son d’un défi à l’infigurable, à l’inaudible.
Ces récits de voix féminines se déploient dans l’esprit de Véronique la narratrice et première intervenante. Puis elles se répondent en écho quel que soit leur statut (exploratrice, vieille dame à sa sieste, vendeuse, petite fille sortant de l’école avec une tortue, femme qui rêve d’accoucher d’une montagne en la peignant, etc.). S’y ajoute une voix masculine qui ramène à celles d’où tout sort. Le point d’origine de ces voix est donc en l’auteur.
Mais chaque voix, comme le sexe dans le célèbre tableau de Courbet, est la fente d’où sort le monde sensuel de l’écriture. L’auteur écrit le désir qui fait que « ça s’écrit ». Chaque voix est un désir de différence qui garde en elle le souvenir de l’indifférencié. Elle est l’effet d’une volonté de mesure. Elle reste autant hantée par le démesuré que par l’effort de différenciation et de mesure de la démesure des corps. Le tout dans la capillarité insidieuse des récits assignés à l’inexorable énergie du désir quelle qu’en soit la nature.
jean-paul gavard-perret
Jean-Marc Sourdillon, Les voix de Véronique, Editions Le Bateau fantôme, 2017, – 17,00 €
