Jean-Luc Nancy, Sexistence
Jean-Luc Nancy : Misère d’une philosophie
Jean-Luc Nancy en « bon » philosophe se sent « appelé » par les évènements comme la moule par le rocher. Mais le seul engagement du maître est d’en faire histoire sous prétexte de faire histoire dans la mouvance de Virilio et de son approche de la catastrophe. La globalité du monde prend ici le nom de « mutation », ce qui ne mange pas de pain et qui ramène au fameux « concept du 11 septembre » de Derrida, concept parfaitement surfait et qui n’estime le monde que du haut d’une pensée occidentale et en « chambre ».
Se posant comme philosophe médecin, l’auteur se contente d’un diagnostic et ne veut surtout pas se « mouiller »en proposant un « faire ». De peur sans doute d’en être prisonnier. Il ne comprend pas que l’événement n’a pas changé de nature . Seule sa perception en est différente. Les médias le réceptionnent afin de créer une sidération émotionnelle et mimétique dont les stimuli laissent croire que la brutalité et le nihilisme du temps seraient sans commune mesure avec ce qui les a précédés. Dès lors, en appeler à Héraclite tient du pare-fumet : la lecture de Faye aurait permis d’éviter cette sottise qui tient d’un wagnérisme philosophique.
« Dieu mort », que reste-il à l’homme selon Nancy ? L’insignifiante d’un rien puisque l’être serait désormais privé de l’héroïsme. C’est faire abstraction de tout un contre-champ. Celui d’une nouvelle pensée de l’inconnu dont l’ « heroic fantasy » des geek est un des signes. Nancy en ignore tout. Et ses truismes trouvent leur apogée dans le « sexister » où tout se limite à un retour à la nature. Eros à défaut de dieu y serait un demi-dieu. Mais le désir demeure perçu moins comme folie que sublimation métaphysique afin que la communauté humaine ne soit pas niée au nom de celle plus « inavouable des amants » » dont parlait Blanchot.
Au corps, le philosophe préfère le dire. Exit Artaud et la stridence vitale de l’informulé craché après lui par l’insolence de Nina Simone ou Tina Turner (et non les Beatles dont l’auteur se gargarise). Pour lui, le sens sans vérité se soustrait à toute possibilité de nomination. Il est désormais bien éloigné de la phrase de Merleau-Ponty qu’il cita jadis : « L’écrivain est lui-même comme un nouvel idiome qui se construit, s’invente des moyens d’expression et se diversifie selon son propre sens. »
Mais le philosophe n’est pas un écrivain. Sa « raison » se refuse à penser l’ineffable ou l’impossible. Et même s’il a cru en écrire, Nancy ignore tout de la poésie et de ses enjeux. A la question de Beckett : « Tu me laisses finir comme ça ?», il ne peut pas répondre. Car s’il pense une fin tragique, il n’imagine pas un recommencement. C’est pourquoi il faut lui préférer le farceur Jarry. Il existe chez ce dernier moins de mépris. Son Ubu est plus intéressant que Trump dont Nancy fait le signe de la fin de l’époque de la Renaissance. C’est un peu mince. Trump n’est qu’un le symptôme de la pensée périmée face à ce qui n’arrête pas de s’inventer. La « grande synthèse » du philosophe n’est donc qu’un gadget. Quant aux hommes, ils continuent d’exister.
jean-paul gavard-perret
Jean-Luc Nancy, Sexistence, Galilée, 2017.